Dernière mod­i­fi­ca­tion le 5 novem­bre 2022 par La Com­pag­nie Littéraire

Édi­tions la Com­pag­nie Lit­téraire : Yann Gontard, bon­jour. Vous avez pub­lié récem­ment dans notre mai­son d’édi­tion le sec­ond opus de votre roman : Jour­nal d’un aven­turi­er des temps mod­ernes. Il s’agit du Livre II, Son Asie en vérités. Cet ouvrage pour­suit le réc­it de votre tour du monde débuté trois mois plus tôt. Vous avez 24 ans le jeu­di 30 novem­bre 1989 et vous arrivez à Bom­bay. Dans quel état d’esprit étiez-vous à l’époque ?

Yann Gontard : Le Moyen-Ori­ent reste voisin de l’Europe avec cer­taines références famil­ières. Les apports cul­turels, his­toriques, intel­lectuels ou com­mer­ci­aux entre le Proche-Ori­ent et l’Europe rel­a­tivisent nos dif­férences. Arriv­er à Bom­bay m’a subite­ment jeté dans un incon­nu angois­sant. Dès mon arrivée, ce fut le choc, choc visuel et olfac­t­if. Visuel en con­statant la présence insou­ciante de tous ces pau­vres gens dor­mant sur le bitume, à quelques cen­timètres des pneus des véhicules. Olfac­t­if en éprou­vant, dès l’entrée à Bom­bay, l’odeur forte, désagréable et si par­ti­c­ulière du dés­in­fec­tant Cre­syl. J’ai été alors immé­di­ate­ment désta­bil­isé avec le sen­ti­ment d’être seul et vul­nérable à l’autre bout du monde.

Édi­tions la Com­pag­nie Lit­téraire : Dans l’introduction, vous revenez sur les trois mois passés au Moyen-Ori­ent – trois mois relatés dans le Livre I – et vous évo­quez, je vous cite, « le choc ahuris­sant de la présence réelle et fon­da­men­tale de Jérusalem et la ren­con­tre idoine avec le père Jacquot de Port-Saïd », ces deux élé­ments ayant ancré en votre cœur la cer­ti­tude d’un mes­sage divin. Pou­vez-vous nous expli­quer ce qui s’est passé pour vous ?

Yann Gontard : L’expérience de Jérusalem est sin­gulière, unique. Vous pénétrez les portes de la vieille ville, vous êtes immé­di­ate­ment hap­pé par la présence divine. La vie de tout un cha­cun a un sens et Jérusalem vous le révèle. J’ai du mal à me l’expliquer, je l’ai sim­ple­ment vécu. Je me suis soudaine­ment sen­ti fort et plein de cette énergie vitale, retrou­vant d’ailleurs la foi. Quelle énergie ? Quelle foi ? Prob­a­ble­ment l’immense sen­ti­ment d’amour vis-à-vis des hommes et des femmes qui nous entourent, et ce mal­gré toute la vio­lence quo­ti­di­enne du pays. C’est un mag­nifique mes­sage d’espoir et d’espérance. Car là où les êtres humains n’arriveront pas à s’entendre, cette force incom­men­su­rable, inex­plic­a­ble pour­ra se sub­stituer sans tabou, ni contrainte.

Édi­tions la Com­pag­nie Lit­téraire : Votre tech­nique nar­ra­tive est assez orig­i­nale : vous met­tez en scène un nar­ra­teur qui nous par­le des aven­tures d’un per­son­nage qu’il nomme « Il ». En réal­ité, ce « il », c’est vous. Pourquoi avoir choisi de con­stru­ire ain­si votre récit ?

Yann Gontard : Effec­tive­ment quelques retours – que j’apprécie tou­jours – de lecteurs m’en ont fait la remar­que. Ma volon­té était de m’extraire, de me détach­er de ce jeune homme pour le con­sid­ér­er, l’étudier, l’observer agir et grandir, se tromper et réa­gir, chang­er et aimer. Je voulais égale­ment pren­dre de la dis­tance avec lui pour ne surtout pas me pren­dre trop au sérieux, pour jouer égale­ment sur plusieurs tableaux, celui de l’ironie, de l’humour, de la com­pas­sion, voire de la colère. Mais la rai­son prin­ci­pale est que je ne suis plus celui que j’étais. L’un des objec­tifs de ce long voy­age était de rac­com­mod­er – réc­on­cili­er ? – la per­son­nal­ité bal­bu­tiante que je me con­stru­i­sais. Cette réc­on­cil­i­a­tion va arriv­er, mais il lui faut encore un peu de temps…

Édi­tions la Com­pag­nie Lit­téraire : Ce « héros », cet « aven­turi­er » nous fait décou­vrir l’Inde et le Népal à tra­vers des anec­dotes et des ren­con­tres. Le souci du détail s’allie à un cer­tain humour. Pour­riez-vous nous racon­ter ici une ou deux anec­dotes que vous affec­tion­nez particulièrement ?

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Yann Gontard : Après trente ans, les deux anec­dotes qui me vien­nent immé­di­ate­ment à l’esprit se situent aux deux extrêmes, celui de l’expérience de la mort et celui de la légèreté de la vie. J’ai frôlé le drame à prob­a­ble­ment moins d’un cen­timètre. L’idée de penser à ces quelques sec­on­des, qui auraient pu chang­er diamé­trale­ment le cours de ma vie, me donne encore aujourd’hui des fris­sons dans le dos. A l’opposé, j’ai aimé me per­dre avec insou­ciance dans le désert du Thar. Dépouil­lé de mes métaux – c’est-à-dire des con­tin­gences de ma vie passée –, j’accueillais ain­si en amour tous les évène­ments qui s’imposaient à moi.

Édi­tions la Com­pag­nie Lit­téraire : Vous utilisez un ton enjoué, mani­ant l’humour et l’ironie et la stratégie de la naïveté – vraie ou fausse. Dès votre intro­duc­tion, vous faites un par­al­lèle entre votre héros et le Can­dide de Voltaire mais vous faites aus­si allu­sion aux Let­tres per­sanes de Mon­tesquieu. Effec­tive­ment on y pense. Avez-vous été influ­encé par ces auteurs ?

Yann Gontard : Naturelle­ment j’avais étudié ces œuvres au lycée, mais j’étais prob­a­ble­ment trop jeune pour les appréci­er à leur juste valeur. Récem­ment ma fille m’a don­né envie de me rep­longer dans ces clas­siques. Finale­ment ces pages ont réson­né comme l’indicible sen­ti­ment d’un vécu si prég­nant que je ne pou­vais m’exonérer d’une telle référence. Il est donc fort prob­a­ble que ces auteurs m’aient silen­cieuse­ment influ­encé dans le cadre de la relec­ture de mon man­u­scrit (la pre­mière ver­sion avait été écrite avant).

Édi­tions la Com­pag­nie Lit­téraire : On con­state une grande dif­férence entre l’Inde et le Népal. Arrivé à Kat­man­dou, notre héros est vive­ment et favor­able­ment sur­pris pour plusieurs raisons. On ne s’attend effec­tive­ment pas à ce qu’il nous rap­porte. Pour­riez-vous nous en dire un peu plus ?

Yann Gontard : J’arrivais au Népal fatigué, usé, malade, agacé prob­a­ble­ment aus­si et j’allais illi­co rep­longer dans un pays réputé encore plus pau­vre que l’Inde. Cela deve­nait une véri­ta­ble épreuve, très loin d’un voy­age d’agrément. Or mon arrivée dans ce petit pays per­du dans les mon­tagnes de l’Himalaya offrait tout le con­fort de l’Europe à des prix cohérents avec mon bud­get. J’y ai vu l’héritage de quelques généra­tions de beat­niks qui s’étaient investis sur place en offrant un ser­vice ajusté et adap­té à une clien­tèle européenne. Cepen­dant, ne nous leur­rons pas : le peu­ple népalais était très éloigné de ce niveau de vie et vivait dans des con­di­tions par­ti­c­ulière­ment pré­caires… sans pour­tant per­dre leur bon­homie et leur gen­til­lesse. Un petit par­adis niché sur les toits du monde !

Édi­tions la Com­pag­nie Lit­téraire Je voudrais revenir sur un moment bien par­ti­c­uli­er de votre réc­it : les 13, 14, 15 et 16 décem­bre 1989, vous faites l’expérience de quelques jours dans le désert du Thar, en com­pag­nie de votre guide Bhawan. Nous sommes là devant une expéri­ence mys­tique, une révéla­tion. Vous écrivez : « Qu’allait être sa vie alors ? Bru­tale­ment tout s’effondrait avec l’espoir fou de mieux se recon­stru­ire. Ce qu’il savait de son avenir instinc­tive­ment pre­nait un nou­veau sens, un sens tout neuf qui s’accordait avec ce qu’ébahi, il venait de décou­vrir… il voulait être sim­ple­ment recon­nu en don­nant plus qu’il ne rece­vait… » Quels com­men­taires cela vous inspire-t-il ?

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Yann Gontard : Cette expéri­ence effec­tive­ment mys­tique a don­né sens à l’homme que j’allais devenir sur le plan des idées théologiques, de la con­struc­tion intime de mes croy­ances et de mes pra­tiques. Cela rel­e­vait d’une démarche ini­ti­a­tique com­mencée au Moyen-Ori­ent et qui trou­vait, per­du entre les dunes du désert du Thar, un réel aboutisse­ment. Je dois avouer qu’après autant d’années, cette con­struc­tion intel­lectuelle, philosophique et spir­ituelle n’a pas sig­ni­fica­tive­ment évolué mal­gré les nom­breuses lec­tures et recherch­es que j’ai effec­tuées depuis. J’ai reçu la lumière et ai l’impression que la lumière jusqu’à aujourd’hui me protège.

Édi­tions la Com­pag­nie Lit­téraire : On a bien l’impression qu’il y a un « avant » et un « après » ; vous déclarez d’ailleurs devenir un nou­v­el homme, et vous le for­mulez ain­si : « Il » deve­nait « je ». Il sem­ble y avoir un rap­port avec votre option d’auteur : avoir choisi un per­son­nage nar­ra­teur qui par­le de « Il »plutôt que d’attaquer votre réc­it de voy­age à la pre­mière per­son­ne. Cela sig­ni­fie-t-il que vous vous met­tez dans la posi­tion d’un chercheur : recherche de soi-même, recherche de sens ?

Yann Gontard : J’étais, suis et resterai un éter­nel chercheur, un insa­tiable curieux de notre société, de ses évo­lu­tions, de ses égare­ments par­fois, de la richesse humaine tou­jours, même si de nom­breux con­tre-exem­ples exis­tent à foi­son. Ce deux­ième opus est l’aboutissement d’un équili­bre sur le plan spir­ituel, cepen­dant d’autres facettes de sa per­son­nal­ité restent en jachère. Ce « je » n’est pas encore com­plet, mais il a pro­gressé. Il est sur le chemin de sa vie, il se con­stru­it, mais la route est encore longue et incer­taine. En cela, l’option que j’ai retenue fait sens, car il lui faut encore du temps. La suite le révélera…

La cou­ver­ture du livre II : Son Asie en vérités

Édi­tions la Com­pag­nie Lit­téraire : Il y a quelque chose de récur­rent dans les petits maux et malais­es dont est vic­time votre aven­turi­er, ce sont des prob­lèmes diges­tifs dus aux habi­tudes ali­men­taires des pays tra­ver­sés mais aus­si à un cer­tain déséquili­bre. Or, assez rapi­de­ment dans cette expéri­ence du désert, les trou­bles cessent. Vous dites alors à pro­pos de votre per­son­nage : « Avec le vieil homme – son guide – il apprit la mod­éra­tion ». Et vous lui faites dire un peu plus loin que ce guide « lui a enseigné le silence ». Que pou­vez-vous nous dire sur ces deux constats ?

Yann Gontard : Au cours de ce voy­age, je n’ai guère con­nu que des soucis diges­tifs. Ce ne sera mal­heureuse­ment pas fini et vous le con­staterez par la suite. Avec trente ans de recul, je pense que son orig­ine vient prin­ci­pale­ment d’un change­ment trop rapi­de et exces­sif de régimes ali­men­taires en pas­sant d’un pays à un autre de cul­tures culi­naires trop dif­férentes… avec aus­si, par­fois, des abus suiv­is de sanc­tions. Dès que je me trou­vais en sit­u­a­tion de me nour­rir saine­ment et mod­éré­ment, ma flo­re intesti­nale se rétab­lis­sait. Cepen­dant dans le cadre du texte que vous men­tion­nez, j’y vois surtout la récom­pense liée à un com­porte­ment sain autant sur le plan physique que sur le plan moral. La mod­éra­tion et la médi­ta­tion dans un lieu d’apaisement – le désert – régénèrent rapi­de­ment l’homme ou la femme humble.

Édi­tions la Com­pag­nie Lit­téraire : En avançant vers un enrichisse­ment intel­lectuel et spir­ituel, on trou­ve sou­vent un apaise­ment et une amélio­ra­tion de sa con­di­tion physique ; con­firmez-vous cette théorie qui souligne que tout est forte­ment lié ?

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Yann Gontard : Le drame de la reli­gion catholique est d’avoir tou­jours cher­ché à sépar­er l’âme du corps, l’âme étant con­sid­érée comme immortelle alors que le corps voué aux ten­ta­tions du mal n’est que le vil récep­ta­cle de l’âme. En sus, Descartes con­sid­érait l’homme coupé en deux… A con­trario, la tra­di­tion des reli­gions ou philoso­phies ori­en­tales a tou­jours con­sid­éré le corps et l’âme comme faisant par­tie d’un tout. Accepter et con­naître son corps, c’est prob­a­ble­ment se don­ner les moyens de trou­ver un juste équili­bre (yin & yang), de se met­tre en cohérence avec soi, de déploy­er son énergie pro­pre afin de laiss­er rejail­lir la lumière qui est en cha­cun de nous.

Édi­tions la Com­pag­nie Lit­téraire : Pour finir, Yann Gontard, la suite des péré­gri­na­tions de votre aven­turi­er est déjà inscrite sur les routes de l’Asie du Sud-Est… Quelques mots sur ce projet ?

Yann Gontard : Après les deux pre­miers volets liés à l’évolution vers une matu­rité philosophique – voire théologique –, j’ai com­mencé à abor­der, à la fin du présent livre, ma rela­tion à la femme ou aux femmes. Le troisième volet abor­dera ce sujet dans le cadre d’un dépasse­ment qui pour­ra sem­bler un excès à peine crédi­ble et qui abouti­rait, peut-être, a une sit­u­a­tion raisonnable et à la mag­nifique expéri­ence des sen­ti­ments justes et de l’amour pro­fond ? À voir…

Com­man­der Livre II : Son Asie en Vérités

Nous remer­cions Yann Gontard d’avoir répon­du à cette inter­view signée Monique Rault. Le roman Jour­nal d’un aven­turi­er des temps mod­ernes, Livre II : Son Asie en vérités est disponible sur Fnac.com, Ama­zon, Decitre, les librairies du réseau Place des librairies et Dil­i­com et plus générale­ment en com­mande dans toutes les librairies de France et de Navarre.

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