Dernière mod­i­fi­ca­tion le 5 novem­bre 2022 par La Com­pag­nie Littéraire

La Com­pag­nie Lit­téraire : Jeanne Guy­on, vous venez de pub­li­er à dans notre mai­son d’édi­tion un ouvrage à car­ac­tère auto­bi­ographique inti­t­ulé : Comme un vais­seau qui prend le large… Vous y relatez la fin de vie de votre mère que vous avez accom­pa­g­née de longues années, en assis­tant à son déclin. Vous ne cachez pas que « mal, ça fait vrai­ment mal. Et c’est incur­able. » Com­bi­en de temps s’est-il écoulé entre le moment de sa dis­pari­tion et celui où vous avez décidé d’écrire et de pub­li­er ce livre ?

Jeanne Guy­on : En fait j’ai com­mencé à écrire au moment où elle a dû être placée en mai­son de retraite, juste après un dernier AVC défini­tive­ment inval­i­dant. C’était une façon de ten­ter de “tenir le coup”, une sorte de forme de résis­tance à cet épisode mor­tifère et qui la détru­i­sait elle mais aus­si son entourage. Ce texte m’a donc accom­pa­g­née pen­dant 12 ans mais je n’y ai mis un point final que près de 4 ans après son décès.

La Com­pag­nie Lit­téraire : On dit sou­vent que l’écri­t­ure a une fonc­tion thérapeu­tique et aide à la résilience. Com­ment cela a‑t-il fonc­tion­né pour vous ? Que pou­vez-vous nous dire à ce sujet ?

Jeanne Guy­on : Spon­tané­ment, sans du tout y réfléchir, c’est sty­lo à la main que j’ai affron­té comme j’ai pu cette épreuve. Il y a effec­tive­ment un aspect thérapeu­tique dans l’acte de for­muler et donc de ten­ter de “dis­tanci­er” ce qui arrive et d’en alléger un peu le poids ce faisant. Racon­ter une his­toire c’est un moyen de ren­dre extérieur ce qui, si on le laisse trop creuser en soi, ris­querait de tout décon­stru­ire et de finir par étouf­fer l’élan vital. 

Mais c’est aus­si recon­naître par là même l’importance d’un moment de vie en lui don­nant une exis­tence à tra­vers les mots et donc ne pas le nier, ne pas faire “comme si”, ce qui est à mes yeux tou­jours une grave erreur. Mais ça n’est que mon opin­ion bien sûr, cha­cun faisant en l’occurrence comme il peut. Il n’y a aucune recette, aucune solu­tion miracle.

La Com­pag­nie Lit­téraire : À un moment vous écrivez : « l’é­cho de tes pas qui ont cessé d’être au monde n’en finit pas de réson­ner dans ma tête. » Là, vous évo­quez la dif­fi­culté à faire face à l’éloigne­ment « pro­gram­mé » d’un proche que l’on aime et que l’on ne recon­naît déjà plus tout à fait. C’est la vie, dit-on, … mais dans ce qu’elle a de plus blessant. Pour­tant, et c’est para­dox­al, on n’ar­rive pas vrai­ment à imag­in­er la suite lorsqu’on est con­fron­té à cette sit­u­a­tion : on s’adapte, on attend, on redonne un sens à ce qui se passe. Com­ment expliquez-vous ce phénomène ?

Jeanne Guy­on : Il me sem­ble que la dis­pari­tion des ascen­dants, de ceux qui ont tou­jours fait par­tie du monde et l’ont même résumé pen­dant la petite enfance en étant l’intermédiaire qua­si unique entre soi et l’extérieur, est dif­fi­cile voire impos­si­ble à con­cevoir. Même quand l’évidence l’impose. Le monde d’après cette dis­pari­tion ne peut en aucun cas être le même et cha­cun se retrou­ve en charge de l’inventer pour ain­si dire. Mais sou­vent de l’inventer dans l’urgence, dans le deuil et le choc. La mort des par­ents, quelles que soient les rela­tions qu’on pou­vait avoir ou ne pas avoir avec eux, reste, me sem­ble-t-il, sys­té­ma­tique­ment un boule­verse­ment pro­fond et laisse cha­cun, objec­tive­ment, seul au monde pour la pre­mière fois.

La Com­pag­nie Lit­téraire : Votre mère s’est éteinte dans une Mai­son de retraite et vous avez un regard bien­veil­lant sur cette struc­ture et sur ses soignants. Votre témoignage en ce sens fait chaud au cœur, car nous savons que tous les étab­lisse­ments ne sont pas à égal­ité. Je voudrais citer une de vos remar­ques par­ti­c­ulière­ment touchantes : « Les pro­fes­sion­nels de cette Mai­son de retraite sont respectueux des rythmes intérieurs des patients, ils sont extrême­ment gen­tils avec les rési­dents égarés, ne les brusquent pas, les dérangent le moins pos­si­ble dans leurs rêveries. » 

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Cela implique qu’on accepte que la per­son­ne soit déjà par­tie « ailleurs », qu’elle évolue dans « un rêve de sa vie » ; or nous savons qu’il est très dif­fi­cile d’ac­cepter cet état de choses face à ceux que l’on aime… On a envie dans un pre­mier temps de les « ramen­er à la réal­ité », comme si on avait le pou­voir de chang­er les choses… Quels com­men­taires vous inspirent ces réflexions ?

Jeanne Guy­on : C’est la pre­mière réac­tion très sou­vent : celle de nier ce qui arrive, de ne pas accepter l’amoindrissement de qui vous a for­mé et éduqué. J’ai fréquem­ment enten­du des proches essay­er de “sec­ouer” une mère ou un père, de lui faire qua­si­ment la leçon “voyons tu ne peux pas dire ça, voyons tu te sou­viens bien…”, presque tou­jours avec gen­til­lesse mais avec l’énergie du dés­espoir pour essay­er de ramen­er un ancien à la rai­son, pour essay­er de le retrou­ver en fait. J’ai cer­taine­ment eu cette atti­tude moi-même au début sans y réfléchir et c’est en l’écrivant que je me suis aperçue que je ne pre­nais en compte, ce faisant, que ma réac­tion en oubliant d’admettre l’état de ma mère, même s’il était dif­fi­cile d’intégrer sa diminu­tion men­tale. C’est une pro­fonde leçon de vie qu’il ne faut pas refuser à mon avis : l’épreuve est rude mais renâ­cler devant l’obstacle n’est pas une solu­tion sat­is­faisante et n’aide pas à con­tin­uer à vivre au con­traire. Ce sur quoi on ferme les yeux, ce qu’on enfouit en refu­sant de le voir plein et entier finit tou­jours par vous rat­trap­er, par resur­gir … et au pire moment souvent.

Mais il reste que voir un proche se vider de son human­ité, se trans­former peu à peu en sim­ple trace de ce qu’il a été est dif­fi­cile­ment souten­able : vivre aux côtés de par­ents devenus des ves­tiges ou des ombres est déchirant.

Cepen­dant accom­pa­g­n­er quelqu’un dans sa fin de vie c’est aus­si le respecter quel que soit l’état dans lequel le met la vie et con­tin­uer à le recon­naître sans le brusquer, même dimin­ué même pro­fondé­ment trans­for­mé : c’est tou­jours lui ou elle.

Cou­ver­ture du livre Comme un vais­seau qui prend le large

La Com­pag­nie Lit­téraire : L’une des pen­sées aux­quelles on peut se rac­crocher, c’est l’idée que la per­son­ne en par­tance ne souf­fre pas, n’é­tant pas trop con­sciente de la sit­u­a­tion. Même si on n’en est pas sûr, on a envie de pren­dre ce pari, d’au­tant que les équipes d’ac­com­pa­g­ne­ment sont vig­i­lantes. C’est là égale­ment que la dimen­sion de la Foi, de la Croy­ance, peut aider. Mais com­ment se débrouille-t-on sans elle ? Vous qui avez tra­ver­sé cette épreuve, pou­vez-vous nous don­ner votre éclairage ?

Jeanne Guy­on : Per­son­nelle­ment je suis agnos­tique. Je n’ai donc atten­du aucun sec­ours extérieur venant d’une foi, quel qu’en soit l’objet. Je n’ai pu compter que sur moi face à la vie. Je me sou­viens d’un mot de mon père qui était athée et qui m’a dit, peu de temps avant sa mort et sachant qu’il allait bien­tôt mourir, “j’aimerais bien être croy­ant, ça doit être d’une grande aide mais je n’y arrive pas et je le regrette”. Comme lui “je n’y arrive pas” mais je ne le regrette pas : sim­ple­ment c’est comme ça, c’est la vie et je fais sans parce que c’est ain­si. Comme lui, je n’ai pas la chance d’être croy­ante et ce n’est pas un choix mais un sim­ple constat.

Mais je com­prends et respecte la foi de qui est croy­ant : toute option est éminem­ment respectable à mes yeux même si elle n’est pas la mienne.

Ceci étant, ne pas pou­voir s’en remet­tre à une puis­sance supérieure pour don­ner un sens à la vie et à ce qu’elle vous réserve est loin d’être une facil­ité. Cela impose d’être seul en respon­s­abil­ité, seul en charge de ce que vous offre ou vous enlève la vie et, comme vous le dites, de s’en débrouiller. Plus ou moins bien, sou­vent plutôt moins bien que mieux mais sans pou­voir s’en con­fi­er à être supérieur, référent suprême capa­ble de se charg­er de ce poids. Et, à la fin, sub­siste le doute et la han­tise que la mort d’un proche ait pu lui être une ter­ri­ble souf­france, avec quoi il faut bien vivre sans y trou­ver de réponse.

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La Com­pag­nie Lit­téraire : Jeanne Guy­on, j’aimerais abor­der main­tenant avec vous « la forme » que vous avez choisie pour traiter un sujet si déli­cat. Vous avez élaboré votre ouvrage sous la forme d’un dia­logue-mono­logue avec votre mère, puisqu’elle ne prend, elle, jamais la parole. Ce dis­cours que vous lui adressez à la deux­ième per­son­ne du sin­guli­er « TU », n’est pas un choix anodin. Vous en par­lez tout au long du livre. Je vous laisse nous l’expliquer…

Cette forme s’est qua­si­ment imposée d’elle-même. Puisque ma mère se reti­rait peu à peu de la sphère des êtres pen­sants et com­mu­ni­cants, m’adresser directe­ment à elle en lui dis­ant « tu » était une façon de la penser encore présente, de la matéri­alis­er comme un inter­locu­teur val­able même silencieux.

Peu à peu cette sorte de mono­logue a fait sur­gir des évi­dences qui m’était resté imper­cep­ti­bles parce qu’intégrées à un quo­ti­di­en trop con­nu, trop directe­ment vécu pour être analysable. Et finale­ment ce mono­logue s’est trou­vé être le reflet sans con­ces­sions d’une réal­ité où ni elle ni moi ne nous sommes réelle­ment ren­con­trées tout en partageant une grande por­tion de vie. 

Le réalis­er ne m’a pas empêchée de l’accompagner pleine­ment jusqu’au bout, parce que ni elle ni moi n’y étions pour rien en fait : que nous ayons été si peu com­pat­i­bles ne rel­e­vait ni de son choix ni du mien mais d’un état de fait auquel ni elle ni moi ne pou­vions grand-chose. Et j’ai con­tin­ué à lui dire tu jusqu’au bout, par écrit puisque de vive voix n’était plus et n’avait jamais été pos­si­ble. Et qu’elle n’en sache rien et ne puisse plus en être con­sciente était la règle du jeu, je le savais et l’avais admis dès le départ.

La Com­pag­nie Lit­téraire : Au-delà du prob­lème de la mort, qui reste une grande inter­ro­ga­tion pour cha­cun d’en­tre nous, vous évo­quez donc égale­ment ici ce rap­port mère-fille qui a struc­turé votre vie et que vous éprou­vez le besoin de « sec­ouer » pour pren­dre main­tenant un autre chemin, « Votre » chemin. Où en êtes-vous aujour­d’hui avec cette prob­lé­ma­tique et quel rôle y a joué la con­créti­sa­tion de votre pro­jet littéraire ?

Jeanne Guy­on : En fait je con­nais très peu de per­son­nes pour qui le rap­port par­ent enfant ne pose pas, à des degrés divers, quelque dif­fi­culté. Je ne fais pas excep­tion à la règle bien sûr et comme tout un cha­cun j’avais des “comptes à régler” avec mes par­ents. Surtout avec ma mère effec­tive­ment. L’accompagner dans sa fin de vie et m’aider, dans ce par­cours éprou­vant, de ce texte qui m’a, à mon tour, accom­pa­g­née et per­mis de tenir, m’a aus­si amenée à ne pas régler mes comptes juste­ment mais à ten­ter d’aller au fond des choses et d’en admet­tre tous les aspects : à ne pas renâ­cler devant l’obstacle mais le franchir comme je pou­vais pour ne pas rester blo­quée soit sur un deuil soit sur une amertume. 

En ce sens j’ai pu pour­suiv­re mon chemin : j’ai pu, à mon tour, faire le ménage dans ma vie, y garder des sou­venirs avec chaleur mais y dés­ac­tiv­er de pos­si­bles ran­coeurs ou de vains reproches, tou­jours inutiles.

Trans­former au bout du compte cette épreuve en pro­jet lit­téraire, ce qui n’était pas du tout prévu au départ, c’est en quelque sorte y met­tre un point final libéra­teur. La con­cré­tis­er en un objet, en faire une édi­tion revient à me défaire de son poids pour en charg­er un livre qui me devient extérieur.

La Com­pag­nie Lit­téraire : Jeanne Guy­on, je voudrais ter­min­er cette inter­view en évo­quant votre tal­ent poé­tique. Votre texte est con­stel­lé d’im­ages, à com­mencer par celle de ce navire, présent de la pre­mière à la dernière page et qui fait voile vers la haute mer… belle évo­ca­tion métaphorique de votre mère. Com­ment vous est venue l’idée de cette image, et plus générale­ment à quelles sources puisez-vous votre inspi­ra­tion pour trans­porter le lecteur comme vous le faites dans un univers où la magie des mots prend le pas sur la douleur de la sit­u­a­tion évoquée ?

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Cette image elle aus­si s’est imposée d’elle-même. Elle est même à l’origine de ce texte car elle était issue d’un état émo­tion­nel telle­ment boulever­sé que c’est en l’écrivant que j’ai pu retrou­ver un peu de souf­fle. Mes ten­ta­tives d’analyser ce que la vie m’imposait se sont vite révélées insuff­isantes. Face à ce genre d’épreuve, la logique, la réflex­ion se sont avérées inopérantes, inef­fi­caces. D’ailleurs je ne par­ve­nais plus vrai­ment à penser mais de ce que subis­sais de ten­sions et de han­tis­es me venaient spon­tané­ment des images que je ten­tais de cap­tur­er en mots pour qu’elles ne m’envahissent pas trop. 

J’ai décou­vert, pour ce qui me con­cerne bien sûr, je ne me per­me­t­trais certes pas de généralis­er en la matière, que lorsque la vie est venue me boule­vers­er aus­si vio­lem­ment, m’atteindre aus­si pro­fondé­ment, elle me plongeait dans un monde fait d’émotions avant tout et que les images bien plus que les raison­nements pou­vaient les décrire et en ren­dre compte. C’est sans doute un réflexe de survie que de recourir à des images, qui sont peut-être les plus à même de dés­ac­tiv­er si peu que ce soit une sit­u­a­tion trop dif­fi­cile à vivre.

Jeanne Guy­on, mer­ci pour votre témoignage.

Et pour finir, don­nons au lecteur un aperçu de cette poésie mag­ique qui ne peut qu’at­tir­er l’attention :

Une chape d’é­trangeté vient de s’a­bat­tre sur le monde, puisqu’il con­tin­ue sans toi.

Toi, ma mère, qui viens de bas­culer et dis­paraître der­rière cette ligne d’hori­zon trem­blant au bout du monde.

Comme un vais­seau qui prend le large.

Comme un vais­seau qui prend le large, Jeanne Guy­on, La Com­pag­nie Lit­téraire 2021.

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