Dernière mod­i­fi­ca­tion le 5 novem­bre 2022 par La Com­pag­nie Littéraire

La Com­pag­nie Lit­téraire : Jean Philippe Thénoz, bon­jour. Vous avez pub­lié dans le cat­a­logue de livres de notre mai­son d’édi­tion La Com­pag­nie Lit­téraire un réc­it de voy­age inti­t­ulé : Chroniques libanais­es.

En lien avec une grande com­pag­nie mar­itime, vous partez à Bey­routh pour une mis­sion de quelques mois au Lev­ant. Pou­vez-vous nous rap­pel­er les cir­con­stances de ce voy­age et votre état d’e­sprit à l’époque ?

Jean Philippe Thénoz : J’ai tra­vail­lé pen­dant trois décen­nies dans une com­pag­nie mar­itime con­teneurisée comme respon­s­able de lignes puis patron du réseau d’agences dans les 162 pays que nous cou­vrons ; j’ai pro­mu ce Groupe mar­itime désor­mais numéro 3 mon­di­al dans de nom­breuses régions et ai été un acteur de la mon­di­al­i­sa­tion de l’économie, par­tic­i­pant ain­si au développe­ment phénomé­nal qu’a insuf­flé notre dirigeant emblé­ma­tique, fig­ure du mar­itime du XXe siècle.

Cette expéri­ence unique de globe-trot­ter m’a ouvert sur les autres, sur d’autres langues, d’autres cul­tures et en par­ti­c­uli­er celles du Lev­ant, terme générique un peu ancien qui nous rap­pelle que le soleil se lève de ce côté-là !

Ma Direc­tion m’a rap­pelé quelques mois après mon départ à la retraite pour struc­tur­er notre bureau région­al de Bey­routh en charge du Moyen-Ori­ent, con­nais­sant mon empathie pour la région et ma capac­ité d’adaptation à un nou­v­el envi­ron­nement, c’est ain­si que je suis arrivé à Bey­routh le 15 juil­let 2019 pour quelques mois.  

La Com­pag­nie Lit­téraire : Quelles sont les raisons prin­ci­pales qui ont présidé à l’élab­o­ra­tion de ce livre et com­ment a évolué votre pro­jet d’écri­t­ure au fur et à mesure de vos pérégrinations ?

Jean Philippe Thénoz : J’aime écrire depuis mon ado­les­cence, à l’exception d’un roman pub­lié en l’an 2000, mes activ­ités pro­fes­sion­nelles ne m’ont jamais per­mis d’assouvir ma pas­sion mais j’ai des « archives mémorielles » dans ma tête sou­vent liées à mes voy­ages qui me per­me­t­tront j’espère, de com­penser une « dor­mance » de 30 ans !

Quelques jours après mon arrivée à Bey­routh, mon DG Farid S m’a rap­pelé la tra­di­tion des « promeneurs d’Orient » qui tout au long des siè­cles depuis les Croisades ont décrit ce qu’ils voy­aient, ont tenu la chronique des évène­ments qu’ils traversaient.

C’est comme ça – alors qu’en soi je n’y avais pas pen­sé – que j’ai com­mencé à écrire le soir après le bureau, les déplace­ments, les réu­nions, mes impres­sions, la descrip­tion des paysages urbains ou ruraux que je tra­ver­sais, mes réflex­ions sur la sit­u­a­tion et j’y ai pris un plaisir incroyable.

La Com­pag­nie Lit­téraire : Vous écrivez : « L’ar­rière-plan his­torique et géopoli­tique est donc com­plexe et sujet à des embrase­ments per­ma­nents. » Pou­vez-vous, en quelques lignes, nous résumer cela ?

Jean Philippe Thénoz : C’est un sujet déli­cat, je vous remer­cie de me pos­er la ques­tion, je vais me faire des nou­veaux amis dans la région !!!

Le Moyen-Ori­ent est insta­ble ( guer­res civiles, coup d’État, manip­u­la­tion des grandes puis­sances, enjeux économiques majeurs ( même si le pét­role perd de son impor­tance au fur et à mesure des nou­velles mesures envi­ron­nemen­tales ) et au milieu de cette insta­bil­ité chronique, il y a le Liban, petit pays grand comme le départe­ment de la Gironde, de créa­tion récente – 100ans – issu du déman­tèle­ment de l’Empire ottoman , dess­iné dans ses fron­tières actuelles par le Man­dat français (1920 – 1943) et qui a vu le jour comme un grand nom­bre de pays de la zone dans les accords Sykes/Picot entre nos « amis anglais » et la France, les deux puis­sances vic­to­rieuses de la guerre de 14/18 .

À la géopoli­tique mon­di­ale des années 20 a suc­cédé celle de la péri­ode con­tem­po­raine post 1945 : créa­tion d’Israël, absence d’État pales­tinien avec son cortège de réfugiés et de frus­tra­tions légitimes, inter­ven­tion­nisme améri­cain, émer­gence d’un extrémisme religieux bref tous les ingré­di­ents mor­tifères qui font de la région et du Liban un brasi­er poten­tiel tou­jours prêt à exploser !

La Com­pag­nie Lit­téraire : Le Liban est aujour­d’hui une région stratégique (un pion) dans la poli­tique mon­di­ale. Quels com­men­taires feriez-vous à ce sujet ?

Jean Philippe Thénoz : Le Liban en plus de ses prob­lèmes de poli­tique intérieure spé­ci­fiques se situe dans une région où les grandes puis­sances ( Usa, Russie) et les puis­sances régionales qui leur sont alliées ( Israël, Syrie, Turquie, Iran ) se com­bat­tent soit directe­ment, soit indi­recte­ment ce qui con­stitue un grand fac­teur d’instabilité qui se matéri­alise au quo­ti­di­en par des affron­te­ments claniques sur fonds religieux au mieux au Par­lement, au pire dans la rue.

La France a dans ce jeu des Nations une respon­s­abil­ité morale par­ti­c­ulière qu’elle exerce du mieux qu’elle peut pour préserv­er l’intégrité du Liban qu’elle a porté sur les fonts bap­tismaux en 1920, les Libanais lui ren­dent bien car toute com­mu­nauté con­fon­due la France est vue comme la mère de la Nation et une sorte de dernier recours avant le gouf­fre de la dislocation.

La Com­pag­nie Lit­téraire : Vous dites que « Les prob­lèmes du Proche-Ori­ent souf­frent de la grande hypocrisie qui les entoure : nos gou­ver­nants et les instances inter­na­tionales qui trait­ent plus sou­vent des effets des crises que de leurs caus­es. » Quels com­men­taires cela vous inspire-t-il ?

Jean Philippe Thénoz : Le fait généra­teur de l’instabilité de la région c’est cer­taine­ment le découpage des ter­ri­toires par les Grandes puis­sances du moment ( entre les années 1920 et 1948) à la suite de l’effondrement de l’Empire ottoman, il y a une grande hypocrisie en par­ti­c­uli­er chez les Anglais à se laver les mains des con­séquences de leurs poli­tiques, relayées, il est vrai par les insti­tu­tions inter­na­tionales, qui met­tent en place divers pro­grammes d’aide aux pop­u­la­tions en détresse sans jamais ten­ter de résoudre le prob­lème de fonds des pop­u­la­tions déplacées, ter­reau de l’extrémisme.

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Extraits du livre Chroniques libanais­es. L’ou­vrage con­tient plus d’une cen­taine de pho­tos en couleur.

La Com­pag­nie Lit­téraire : Vos descrip­tions suc­ces­sives des quartiers de Bey­routh nous mon­trent une société à deux vitesses, comme sou­vent ailleurs dans le monde. Mais il existe une fron­tière plus par­ti­c­ulière entre Bey­routh Est et Bey­routh Ouest, que vous avez observée « au Saint-Georges », un palace local. Pou­vez-vous nous expliquer ?

Jean Philippe Thénoz : Il y a plusieurs fron­tières chez les Bey­routhins mais elles se situent dans les têtes : la guerre civile a duré 15 ans, Bey­routh était tra­ver­sée par la ligne verte – verte car la végé­ta­tion avait repris ses droits- et les snipers de chaque côté se tiraient dessus.

Cette fron­tière physique a dis­paru mais elle reste dans les esprits même incon­sciem­ment. J’ai vécu et tra­vail­lé dans les quartiers Est à dom­i­nante chré­ti­enne, cer­tains de mes col­lègues me dis­aient les veilles de week-end d’un air inter­ro­gatif : « tu vas en face ?»….en face c’est quoi ? c’est Bey­routh Ouest à majorité musul­mane, même si quelques com­mu­nautés autres y rési­dent toujours !

En effet j’allais « en face » : à Ham­ra, sur la Cor­niche, au Saint-Georges, palace déchu des années 1920, où je fréquen­tais la piscine de l’établissement qui jouxte la prom­e­nade en planch­es type Deauville rejoignant la Corniche.

La fron­tière entre les bars et les piscines somptueuses de l’hôtel et la prom­e­nade publique de Zey­touna Bay est matéri­al­isée par des bacs de fleurs : d’un côté la bour­geoise et la classe moyenne libanaise dans toute son exubérance si chaleureuse et si extraver­tie, de l’autre côté les pop­u­la­tions moins aisées des quartiers Sud aus­si voilées que les baigneurs sont dévoilés et qui regar­dent furtive­ment les gens d’en face prof­iter d’une autre vie.

Certes, cette sit­u­a­tion ne veut pas dire que tous les rich­es sont d’un côté et les pau­vres de l’autre ou que la frac­ture est néces­saire­ment religieuse mais cette prox­im­ité de quelques mètres entre des pop­u­la­tions d’un même pays qui ont des principes et des niveaux de vie si dif­férents, des croy­ances dev­enues au fil des siè­cles antag­o­nistes, est prob­a­ble­ment unique et sym­bol­ique d’un pays déchiré.

Le para­doxe, c’est qu’à la fin quand la crise se tend, les Libanais – comme lors des débuts de la « révo­lu­tion civile » en Octo­bre 2019 se retrou­vent ensem­ble après avoir flirter avec le gouf­fre et ce, mal­gré leurs politi­ciens et leurs voisins qui attisent la crise pour provo­quer le repliement com­mu­nau­taire, base du clien­télisme ou le chaos qui focalise l’attention du monde.

La Com­pag­nie Lit­téraire : Quand vous évo­quez le prob­lème de l’ur­ban­isme avec des pho­tos bien ciblées, on con­state un manque d’u­nité cer­tain. Il faut dire que guer­res et con­flits ont favorisé les destruc­tions. Mais en dehors de cela, il y a aus­si des destruc­tions pour recon­stru­ire. Mais pour faire quoi ? Vous dites que la spécu­la­tion a rem­placé le désir de trans­met­tre des bâti­ments et un art de vivre aux généra­tions à venir. « Peut-être est-ce la fin d’une civil­i­sa­tion ? », peut-on lire sous votre plume. Pou­vez-vous dévelop­per un peu cette idée ?

Jean Philippe Thénoz : Nous sommes tous issus d’une lignée, nos pères, nos mères, nos grands-par­ents, nos ancêtres plus loin­tains nous ont trans­mis – même si on ne s’en rend pas compte – des valeurs, un art de vivre, une cul­ture qui se matéri­alisent entre autres dans l’architecture.

Une ferme en pisé de Bresse (la région de mes ancêtres pater­nels), une mai­son vigneronne en pierre du Macon­nais (du côté de ma mère) me par­lent et m’indiquent com­ment vivaient mes aïeux, quelle était la place de leurs croy­ances au quo­ti­di­en, com­ment la famille était structurée.

Bey­routh a été pour par­tie détru­ite par la guerre de 1975 /1990, puis par la spécu­la­tion et enfin par les évène­ments récents du 4 août et l’explosion du port ; com­ment dans ces cir­con­stances funestes trans­met­tre un pat­ri­moine archi­tec­tur­al sym­bol­ique d’un art de vivre disparu ?

Bey­routh a beau­coup de belles maisons orphe­lines car leurs occu­pants ont émi­gré, à l’inverse, ceux qui sont restés sont sou­vent orphe­lins de la mai­son, du quarti­er ou de la cam­pagne de leur enfance.

Les racines his­toriques nous sta­bilisent, nous font plonger aux racines de nos familles, font le lien entre passé, présent et futur, l’architecture de la plus pres­tigieuse à la plus mod­este, matéri­alise aus­si d’où on vient.

Bey­routh est en train de voir son passé archi­tec­tur­al dis­paraître – en par­ti­c­uli­er les maisons ottomanes par le nom et véni­ti­ennes par leurs orig­ines — au gré des destruc­tions et de la spécu­la­tion, pour laiss­er la place à une archi­tec­ture mon­di­al­isée sans car­ac­tère sauf quelques archi­tectes inspirés tel Zaha Hadid désor­mais disparue.

La Com­pag­nie Lit­téraire : Excur­sions hors Bey­routh. Là nous embar­quons pour un par­cours touris­tique en votre com­pag­nie. En route vers Baal­bek, c’est l’im­por­tance du com­merce qui con­tin­ue à faire vivre. Vous écrivez : « C’est l’ADN des Phéni­ciens qui struc­ture le Lev­ant. » Et vous dites que l’on a beau­coup à en appren­dre… Commentaires ?

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Jean Philippe Thénoz : Au Lev­ant le com­merce est roi, le com­merce tra­di­tion­nel bien sur mais aus­si le com­merce de bord de route vers la Bekaa, Tripoli ou Tyr, le com­merce de man­i­fs quand entre deux slo­gans et quelques lacry­mogènes, le marc­hand de chawar­mas fait des affaires.

J’ai voy­agé dans le monde entier mais nulle part ailleurs, je n’ai vu cette appé­tence pour les trans­ac­tions de tous types, de toutes tailles qui tran­scen­dent les frac­tures poli­tiques ou religieuses, c’est là où l’on voit que les Libanais, les Syriens sont les descen­dants directs des Phéni­ciens aven­tureux qui embar­quaient à Byb­los, à Tyr ou à Arwad (l’île de Saône des Croisés) pour com­mercer avec des peu­ples d’au-delà du Nil.

Ce lien loin­tain entre les Libanais, les Syriens et les Phéni­ciens peut appa­raître comme roman­tique, c’est une réal­ité : la pas­sion de la trans­ac­tion com­mer­ciale lev­an­tine, je l’ai vécu au fond des souks d’Alep, de Damas ou de Sai­da mais aus­si à Kin­shasa ou à San Pao­lo, les pres­tigieuses écoles de com­merce à tra­vers le monde pour­raient pren­dre quelques leçons de travaux pra­tiques avec les Phéni­ciens de l’époque mod­erne, ils y gag­n­eraient en efficacité !

La Com­pag­nie Lit­téraire : Évo­ca­tion de la Bekaa, mythique plaine romaine, gre­nier à blé antique. Le long de la route appa­rais­sent les camps de réfugiés syriens… Occa­sion d’une évo­ca­tion des naïfs qui ont cru que toutes les oppo­si­tions étaient recev­ables y com­pris le fon­da­men­tal­isme religieux…

Vous évo­quez alors un voy­age heureux en Syrie quelques mois avant la guerre. Vous ne cachez pas votre tristesse en évo­quant « cette Syrie mar­tyre, et ses extrémistes religieux sun­nites, manip­ulés par les puis­sances étrangères et out­re atlan­tique. » Une remar­que qui porte une ombre néga­tive sur la poli­tique étrangère. Quelques commentaires ? 

Jean Philippe Thénoz : J’ai sou­vent voy­agé en Syrie depuis les années 90 jusqu’au déclenche­ment de la guerre civile, c’est un des rares pays laïques de la région qui met­tait la reli­gion où elle doit être c’est-à-dire dans la sphère privée, je suis effec­tive­ment triste de voir l’effondrement du pays de Cham.

Les inter­ven­tions des voisins proches et plus loin­tains et la naïveté des don­neurs de leçons occi­den­taux « Es Démoc­ra­tie » ont détru­it ce pays qui avec ses voisins mésopotamiens ont vu naître la Civil­i­sa­tion il y a plusieurs millénaires.

La Com­pag­nie Lit­téraire : L’hos­pi­tal­ité des Libanais appa­raît sans cesse dans votre ouvrage. Revenons sur un point : Le Chouf, la fameuse mon­tagne libanaise, et le vil­lage de Beyt-el-Dine, avec son palais prési­den­tiel sor­ti directe­ment du pays des mille et une nuits. C’est un ouvrage d’art, la beauté y règne. Cela vous amène à une réflex­ion : « Com­ment l’homme passe-t-il de la beauté, de la fab­ri­ca­tion de chefs d’oeu­vre, qui mon­tre un degré abouti de la civil­i­sa­tion… à la barbarie ? »

Jean Philippe Thénoz : C’est une ques­tion sans réponse évi­dente, si on l’avait, si on com­pre­nait les mécan­ismes funestes de l’autodestruction des Hommes ont ferait un grand pas vers plus de Civilisation.

Sans faire de la philoso­phie à bon marché et quand on voit Bey­routh et cer­tains de ses quartiers dévastés ou Alep et son souk mil­lé­naire détru­it ou Palmyre mutilée par la bêtise et le fanatisme, on finit par se per­suad­er de l’ambivalence de la nature humaine qui pos­sède à la fois la capac­ité de créer, de se tran­scen­der au plan artis­tique et cul­turel, de s’extirper de la sauvagerie mais aus­si la capac­ité de s’autodétruire de manière sui­cidaire pour retourn­er à l’état ini­tial, celui de la protohistoire.

La Com­pag­nie Lit­téraire : À plusieurs repris­es vous rap­pelez que cette région du monde est le berceau de la civil­i­sa­tion. Lors d’une vis­ite à Byb­los, par exem­ple vous écrivez : « Byb­los, c’est aus­si une des pre­mières villes où est apparue l’écri­t­ure alphabé­tique phéni­ci­enne, dotée de 22 signes, boule­verse­ment fon­da­men­tal dans l’his­toire de l’Hu­man­ité. Tout ce qui nous dis­tingue du règne ani­mal est né là, entre le lit­toral phéni­cien, de la Pales­tine à la Syrie, en pas­sant par le Liban, jusqu’à la Mésopotamie heureuse et aujour­d’hui dévastée. »

En atten­dant les con­flits per­durent. Voyez-vous une issue ? La jeunesse saura-t-elle faire émerg­er quelque chose de neuf ?

Jean Philippe Thénoz : Les paysages du Lev­ant sont mar­qués par les traces des Civil­i­sa­tions suc­ces­sives qui s’y sont dévelop­pées – les his­to­riens dis­ent qu’il y a 7 strates de villes sous l’actuel Bey­routh — nous sommes là au cœur de l’enfance de l’Homme et ces régions sont désor­mais dévastées soit physique­ment avec les guer­res, soit dans les têtes.

L’issue ne peut venir que des nou­velles généra­tions qui tran­scen­dent les divi­sions claniques, religieuses pour rebâtir un pays laïque et en finir avec la main mise con­fes­sion­nelle de l’État, gage de cor­rup­tion et de gabe­gie ; fau­dra-t-il encore que les voisins du Liban lais­sent ce pays se recon­stru­ire, je pense sincère­ment que la France aura alors un rôle à jouer pour con­tenir des désta­bil­i­sa­tions exogènes.

Cou­ver­ture du livre : Chroniques libanaises

La Com­pag­nie Lit­téraire : Pou­vez-vous nous par­ler de votre expéri­ence avec « alter­na­tive Bey­routh », une balade de 4 heures dans la ville avec un petit groupe et votre guide, le jeune Mustapha ? Qu’est-ce que « la mai­son alternative » ?

Jean Philippe Thénoz : J’ai trou­vé ce groupe d’amoureux de leur ville sur le net, nous avons fait cette balade urbaine avec une dizaine de touristes sous la con­duite de Mustapha, sil­lon­nant les quartiers d’Est en Ouest – je suis devenu un vrai Bey­routhin, je reprends les codes en vigueur !!-

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J’ai beau­coup dis­cuté avec ce garçon, jeune chi­ite des quartiers Sud qui avait décidé mal­gré les inter­dits de toute nature de vivre « alter­na­tive­ment » en par­tic­i­pant – sou­vent au péril de sa vie quo­ti­di­enne – à toutes les ini­tia­tives civiles hors des cli­vages poli­tiques et religieux.

C’était un mois avant le mou­ve­ment civ­il du 17 octo­bre et ce jeune garçon m’a mon­tré en avance qu’un feu civique et laîque, débar­rassé des cli­vages religieux et poli­tique cou­vait sous la cen­dre du sys­tème ancien cor­rompu, féo­dal qui gère le Liban depuis des décennies.

Je ne sais pas ce qu’est devenu Mustapha, lui et ses copains se retrou­vaient dans une mai­son, don d’un Libanais émi­gré, et ils réfléchis­saient tous ensem­ble, chi­ites, sun­nites, maronites, catholiques de toutes obé­di­ences à ce que pour­rait être le Liban de demain.

Un mois plus tard le mou­ve­ment civique démar­rait un 17 octo­bre sous mes fenêtres du Saifi Suite, à quelques cen­taines de mètres de la mosquée Al Amine et de la Cathé­drale Saint-Georges, et j’imagine que Mustapha devait y être.

Je suis allé sou­vent le soir et le week-end dans les rassem­ble­ments humer la révo­lu­tion qui s’y pré­parait, elle n’a à ce jour débouché sur rien de con­cret mais l’esprit est là, la volon­té aus­si, les dynas­ties rég­nantes finis­sent tou­jours par dis­paraître, je suis sûr que Mustapha et ses « potes » finiront par l’emporter.

La Com­pag­nie Lit­téraire : Votre attache­ment à ce pays est présent tout au long de l’ou­vrage. Les 18 et 19 octo­bre 2019, juste avant votre retour, des man­i­fes­ta­tions et des affron­te­ments ont lieu dans la rue. Signe d’un rejet du sys­tème et du désir de réformes. Com­ment faire pour y par­venir ? Vous dites avant de par­tir, en évo­quant les chats de Bey­routh, et un plus par­ti­c­ulière­ment (votre « copain » dès le pre­mier jour), venu vous dire au revoir : « Les mou­ve­ments pop­u­laires sont trop sou­vent manip­ulés, j’e­spère pour le pays du Cèdre qu’il en ira dif­férem­ment. » Que souhaitez-vous ajouter ?

Jean Philippe Thénoz : Les mou­ve­ments pop­u­laires sont par nature manip­u­la­bles car leur qual­ité – la place faite aux débats et à la démoc­ra­tie – engen­dre égale­ment leurs faib­less­es : la dém­a­gogie pos­si­ble de cer­tains de leurs lead­ers qui émer­gent en sur­fant sur des mesures irréal­istes et populistes.

Le mou­ve­ment du 17 octo­bre – pre­mier mou­ve­ment de ce genre hors des par­tis et des chefs religieux — s’est fra­cassé sur la crise du Covid , les restric­tions san­i­taires et la crise économique qui en résulte. L’explosion du port le 4 août 2021 a rajouté des destruc­tions graves au chaos ambiant, cha­cun désor­mais prie pour que la fameuse « résilience » des Libanais per­dure mais on sent que nos amis per­dent espoir, nous devons les soutenir !

Dans mon esprit ce livre-témoignage sert aus­si à ça : aider (mod­este­ment) le Liban et les Libanais en expli­quant à mes conci­toyens qui ne con­nais­sent pas le Lev­ant, qu’au-delà du sen­sa­tion­nel et des images sou­vent spec­tac­u­laires, il y a des femmes et des hommes envers qui nous avons une respon­s­abil­ité his­torique particulière.

Pro­pos recueil­lis par Monique Rault.

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