Dernière mod­i­fi­ca­tion le 5 novem­bre 2022 par La Com­pag­nie Littéraire

Édi­tions la Com­pag­nie Lit­téraire : Yann Gontard, bon­jour. D’i­ci quelques jours paraî­tra dans notre mai­son d’édition la troisième par­tie de votre roman : Jour­nal d’un aven­turi­er des temps mod­ernes. Il s’agit du Livre III, Le Sud-Est asi­a­tique et moi, et moi, et moi. Cet ouvrage pour­suit le réc­it de votre tour du monde débuté six mois plus tôt. Le jeune aven­turi­er que vous étiez alors a changé, même si physique­ment vous êtes resté le même. Que s’est-il donc passé dans votre évo­lu­tion entre le départ de votre région lyon­naise et votre arrivée à Bangkok où l’on vous retrou­ve ici ? Com­ment expliquez-vous ces changements ?

Yann Gontard : « Je m’en allais, les mains dans mes poches crevées » sans vrai­ment savoir ce que j’allais y trou­ver, mais en étant cer­tain de m’enrichir à la lumière noc­turne de la voûte étoilée. La bohème de Rim­baud devait se trans­former en Palais des mille et une nuits. Ce palais n’était pas des tré­sors basse­ment matériels, mais des richess­es beau­coup plus infinies, celles de ren­con­tres improb­a­bles d’hommes et de femmes qui m’ont nour­ri au fur et à mesure de mon errance. Cette errance qui deve­nait peu à peu ini­ti­a­tique. Car le jeune homme insou­ciant et avide d’aventures extra­or­di­naires s’est finale­ment con­fron­té à la vie réelle, de la rue et des cam­pagnes, avec tous ces excès voire ces folies. Elle ne déna­ture pour­tant pas notre homme, elle le façonne pro­gres­sive­ment, ren­dant la pierre brute un peu mieux polie.

Édi­tions la Com­pag­nie Lit­téraire : Le dimanche 11 févri­er 1990, vous arrivez à Bangkok et c’est le « choc » : plus de voitures anci­ennes, plus de pau­vreté sidérante, plus de saleté omniprésente mais une société ultra­mod­ernisée frap­pante. Vous écrivez : « c’était très dif­férent de l’Inde. On était vrai­ment en Asie ici. » Qu’avez-vous ressen­ti à ce moment-là et pen­dant les quelques jours suiv­ants que vous passerez chez votre cousin Frédéric, dans une vil­la con­fort­able avec jardin et serviteurs ?

Yann Gontard : Un havre de paix ! Un petit par­adis ter­restre. J’arrivais d’un pays où le com­bat quo­ti­di­en n’est pas une alter­na­tive, c’est un impératif, le seul moyen de sur­vivre dans cette jun­gle urbaine. Même si le pays et son his­toire révélaient un intérêt immense, la vie au jour le jour deve­nait dif­fi­cile­ment sup­port­able, la pres­sion humaine y étant asphyxi­ante. Rien de tel en Thaï­lande. Tout y était facile ! Sim­ple, acces­si­ble. La pop­u­la­tion appa­rais­sait d’une grande gen­til­lesse et bien­veil­lante pour l’étranger que je demeu­rais. Sans zèle, ni con­tri­tion, avec juste ce qu’il faut pour rester dans une rela­tion vraie et équili­brée, même avec le per­son­nel de mai­son mis à ma dis­po­si­tion. Finale­ment ces quelques jours chez mon cousin furent un luxe oppor­tun à la fois revig­o­rant et restructurant !

Édi­tions la Com­pag­nie Lit­téraire : Votre tech­nique nar­ra­tive reste la même : un nar­ra­teur nous par­le des aven­tures d’un per­son­nage qu’il nomme « Il ». En réal­ité, ce « il », c’est vous. Vous vous êtes déjà expliqué sur ce choix dans une précé­dente inter­view. Ce per­son­nage, ce « Il », ne devient-il pas comme un ami intime au fur et à mesure que vous développez votre récit ?

Yann Gontard : La réc­on­cil­i­a­tion approche, mais elle n’est pas encore là. Cette pre­mière par­tie du voy­age lui a per­mis de con­solid­er son assise spir­ituelle qui lui sem­ble enfin d’une épais­seur suff­isante pour se défendre face à tous les extrêmes. Dans cette troisième par­tie, il va prob­a­ble­ment décou­vrir une autre dimen­sion de sa per­son­nal­ité, sa rela­tion à la femme, l’amour sans lim­ite qu’il voue à la femme. Donc ce per­son­nage, ce « il » désta­bil­isant pour cer­tains lecteurs, reste encore un homme incom­plet, ce mys­térieux étranger qu’il était pour les autres et aus­si pour lui-même.

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En revanche il demeure là, en moi, comme un être m’habitant encore après trente ans. Et sans nos­tal­gie, je me ressource régulière­ment à cette eau fraîche, cette spon­tanéité, cet amour irréfragable de la vie. Plus qu’un ami intime, il s’agit peut-être d’un référant, voire d’un bon petit génie qui veille sur moi pen­dant les moments de doute ou de ques­tion­nement. Car ce « il » me remet en per­spec­tive lorsque la vie m’entraine dans des voies suspectes.

Édi­tions la Com­pag­nie Lit­téraire : Ce per­son­nage décou­vre la Thaï­lande avec bon­heur et sérénité. Vous écrivez : « Il nageait dans un pro­fond et sim­ple bon­heur… En sus les Thaï­landais n’étaient pas des voleurs. » Pou­vez-vous dévelop­per un peu votre propos ?

Yann Gontard : L’homme qui arrive en Thaï­lande est un ani­mal blessé. Trois mois dans un pays aux valeurs rad­i­cale­ment dif­férentes de celles que lui ont été enseignées ne lui ont pas don­né les ressorts pour se défendre comme il l’imaginait. Cela a été un coup vio­lent et dur pour son ego. Sa fragilité d’homme seul s’est sen­tie vio­lée par des rapaces avides de tout ce qu’il représen­tait et avait en sa pos­ses­sion. La rela­tion vraie qu’il recher­chait et croy­ait trou­ver était qua­si­ment tou­jours un piège et un écueil. Arrivant en Thaï­lande, là encore, rien de tel. Je pour­rais para­phras­er Charles Baude­laire : « Là tout n’est qu’ordre et beauté, Luxe, calme et volup­té ». Je pas­sais, en quelque sorte, de l’enfer au paradis…

Édi­tions la Com­pag­nie Lit­téraire : On voit bien que les Thaïs sont dif­férents de nous ; ils sem­blent plus « ras­surés », moins dans la per­spec­tive de la con­som­ma­tion et du stock­age. Vous analy­sez ces car­ac­téris­tiques de la façon suiv­ante : Ils ont un cli­mat qui leur per­met de ne pas anticiper car les fruits et légumes sont en abon­dance ; pas besoin de met­tre de côté et l’économie interne est dynamique. Que pensez-vous de cette réflex­ion aujourd’hui ? Y ajouteriez-vous quelque chose ?

Yann Gontard : Cette con­stata­tion d’origine cli­ma­tique me sem­ble tou­jours aus­si vraie. Nous sommes ce que nous recevons de nos par­ents, bien sûr, et de notre entourage, mais égale­ment du cadre dans lequel nous vivons. Les Inu­its ne vivent pas comme les Touaregs. Et leur espérance de vie serait faible s’ils devaient échang­er respec­tive­ment leur posi­tion. Ce que je veux dire, c’est qu’au-delà des qual­ités humaines de chaque être qui restent uni­verselles, il existe un cadre dans lequel l’homme grandit et acquière des réflex­es qui con­di­tion­nent sa façon de vivre, ses cou­tumes, ses tra­di­tions, voire sa religion.

Selon moi, cette rigoureuse antic­i­pa­tion était un élé­ment clé du mode de vie des Occi­den­taux, c’était même un impératif s’ils souhaitaient dépass­er l’épreuve de l’hiver où la nature s’assoupissait sans offrir de quoi suff­isam­ment s’alimenter. Ce qui, en son temps, était vrai dans l’agriculture l’est devenu par réflexe con­di­tion­né dans l’économie. Est-ce bien ? Je l’ignore, c’est un con­stat. Je l’accepte, cela fait par­tie de notre histoire.

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Édi­tions la Com­pag­nie Lit­téraire : Vous sem­blez très attiré par la beauté des jeunes femmes thaïes, par leur finesse et leur sen­su­al­ité. Il en est une, à Lop­buri, qui vous amène même à vous inter­roger : Sunee­man, la récep­tion­niste de l’hôtel. La ten­ta­tion de vivre une his­toire d’amour le dis­pute au désir de pour­suiv­re votre voy­age. Com­ment avez-vous débat­tu intérieure­ment de ce prob­lème ? Quels com­men­taires cela vous inspire-t-il ?

Yann Gontard : Je rajouterais, aux admirables qual­ités de ces jeunes femmes, leur déli­catesse, leur gen­til­lesse et leur con­stante bonne humeur qui éclaire en per­ma­nence leur doux vis­age. En con­séquence le com­bat intérieur que j’ai mené a été rude, dif­fi­cile. Le choix était cornélien et toute solu­tion insat­is­faisante. « Quand le ciel bas et lourd pèse comme un cou­ver­cle… » C’était exacte­ment ce que je vivais, une oppres­sion intérieure, un duel intime qui m’a néan­moins éclairé sur mon manque de matu­rité et donc sur cette exi­gence de pour­suiv­re ma route comme une évi­dence. À ce moment égale­ment, la rai­son a dépassé la pas­sion. C’est une con­stante de mon car­ac­tère : un mélange éton­nant de matu­rité et d’immaturité qui se chi­ca­nent et se querel­lent sans cesse ; Un mélange déton­nant de réflex­ions pseu­do-intel­lectuelles et d’aventures au plus près du terrain.

Édi­tions la Com­pag­nie Lit­téraire : Je voudrais revenir sur un point, à plusieurs repris­es notre héros, « Il », évoque ses sou­venirs douloureux en Inde, alors même qu’il se trou­ve dans un moment de bien-être et de pléni­tude, à titre d’exemple lors de la con­tem­pla­tion d’un mer­veilleux couch­er de soleil à Phuket. On dirait que les mau­vais esprits de l’Inde envahissent son men­tal. L’Inde, avez-vous donc eu l’impression de ris­quer de vous y per­dre et de devenir un autre ? Vous évo­quez la décep­tion que cela vous a infligé, vous sen­tant par­fois comme « un ani­mal en sit­u­a­tion absurde de survie » ; com­ment ces pen­sées ont-elles évolué depuis ?

Yann Gontard : Jusqu’à Phuket, le ressen­ti­ment vis-à-vis de l’Inde était tenace et pas entière­ment soigné. Je vivais un mélange de grande colère et d’intense fatigue. La longue route emprun­tée en Thaï­lande m’a per­mis de m’apaiser, de me recon­stru­ire et de repren­dre des forces. Il était effec­tive­ment essen­tiel de pren­dre du recul par rap­port à l’Inde. Vers la fin de ce périple indi­en, j’ai com­pris com­ment y vivre pour se réalis­er en toute pléni­tude. Mais cela pas­sait par une vio­lence quo­ti­di­enne et assumée, un moyen cru­el de s’imposer par la force et l’irrespect, par l’égoïsme et la lutte. Donc une voie très éloignée de mon édu­ca­tion plutôt basée sur l’ouverture vers les autres et l’amour de son prochain. Aujourd’hui encore j’aime infin­i­ment la nature humaine et n’en suis tou­jours pas sevrée. C’eut été une grande décep­tion pour moi de per­dre cette faim de l’autre, cette curiosité insa­tiable. J’ai craint de tomber dans le pan­neau, mais ma pleine con­science et la Thaï­lande m’ont sauvé.

Édi­tions la Com­pag­nie Lit­téraire : En nous achem­i­nant vers la fin de ce livre III, en faisant un détour par la Malaisie et Sin­gapour et une escapade en Chine (Can­ton et Macao), on sent bien que votre réflex­ion s’élargit sur le fait que la mon­di­al­i­sa­tion des échanges entraîne un niv­elle­ment par le bas. Vous dites con­serv­er une foi solide en l’homme, com­ment voyez-vous la suite ? Pensez-vous que nous arriverons à garder à l’esprit que, si tous les hommes se ressem­blent, ils ne sont cepen­dant pas interchangeables ?

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Yann Gontard : J’ai une con­fi­ance inaltérable en la capac­ité de l’Homme à pour­suiv­re son chemin en préser­vant ses sin­gu­lar­ités. Certes la mon­di­al­i­sa­tion niv­elle par le bas lorsqu’elle pousse tout un cha­cun à s’habiller, se nour­rir, tra­vailler et con­som­mer de la même manière. Mais l’Homme est plus riche que cela et, au fond de lui, il restera tou­jours une part de mys­tère, d’étrange, d’unique ou d’incompréhensible. Voyez le réveil de la Chine, le sur­saut de la Russie. Qui aurait par­ié à la pos­si­bil­ité de tels change­ments en aus­si peu de temps ? La nature humaine m’étonne et con­tin­uera à m’étonner.

Édi­tions la Com­pag­nie Lit­téraire : Dans les dernières pages, vous évo­quez la décou­verte (au bout du monde) de l’importance de « sa » famille, force incroy­able de valeurs humaines qui se con­stru­isent sur plusieurs généra­tions. On sent que notre héros va pren­dre un nou­veau virage… Mais, comme vous l’écrivez : la terre reste encore à décou­vrir. Et ce qui s’annonce pour le prochain livre, ce sont « les Amériques ». Un com­men­taire à ce sujet ?

Yann Gontard : Je suis par­ti du con­stat que la famille avait tou­jours été là, con­traire­ment aux soi-dis­ant amis qui promet­taient monts et mer­veilles sans en faire même le quart. Au-delà des dif­férences, des ten­sions, des lésions, des petites coupures de jeunesse, la famille reste un socle solide, car elle est la résul­tante d’une édu­ca­tion et d’une his­toire com­munes. Si tant est que cha­cun respecte un min­i­mum son prochain sans imag­in­er que sa prox­im­ité lui autorise des famil­iar­ités déplacées.

Une assise morale, une recon­nais­sance des valeurs famil­iales, notre homme avance indé­ni­able­ment dans le cadre d’une struc­ture dont il prend con­science pro­gres­sive­ment et qu’il accueille. Mais il reste à décou­vrir un jeune con­ti­nent aux facettes si dif­férentes dont on imag­ine qu’il lui apportera ce qui lui fait encore défaut, ce qui fera de lui un homme com­plet, un homme avec quelques qual­ités qui emprun­tera alors son chemin de vie. C’est ce que les Amériques sont sus­cep­ti­bles de lui apporter… s’il reste atten­tif et à l’écoute des hommes et des femmes qu’il rencontrera.

Pro­pos recueil­lis par Monique Rault.

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