Dernière mod­i­fi­ca­tion le 5 novem­bre 2022 par La Com­pag­nie Littéraire

Édi­tions La Com­pag­nie Lit­téraire : Roger Gori­au, bon­jour. Vous avez pub­lié récem­ment à La Com­pag­nie Lit­téraire un ouvrage inti­t­ulé : La Colline aux par­fums : biogra­phie his­torique de Yves-Marie Croc, mis­sion­naire catholique bre­ton, affec­té en 1854 au Tonkin mérid­ion­al. Il s’ag­it de la biogra­phie d’un jeune mis­sion­naire bre­ton au des­tin extra­or­di­naire, Yves-Marie Croc, affec­té en 1854 dans l’une des régions les plus dan­gereuses du Tonkin. Tout d’abord, pourquoi ce titre ? Qu’est-ce que « La Colline aux parfums ? »

Roger Gori­au : « La colline aux par­fums » désigne le site de Huong-Phong, en bor­dure du fleuve Gianh, au sud du Tonkin mérid­ion­al, réputé pour les sen­teurs très odor­antes que répandaient les nom­breux arbres fruitiers plan­tés autour du vil­lage. D’ailleurs, l’appellation « Huong » sig­ni­fie par­fum en vietnamien.

CL : Main­tenant, pou­vez-vous nous présen­ter Yves-Marie Croc ? Pour vous, qui est ce personnage ?

RG : Qui était vrai­ment Yves-Marie Croc ? Je crois ne le savoir jamais. Au fil de mes recherch­es au cours desquelles j’essayais de com­pren­dre son itinéraire dans un monde de tous les dan­gers, sa foi m’est apparue de manière évi­dente, et égale­ment son intel­li­gence et sa pondéra­tion qui firent de lui un diplo­mate de pre­mier plan.

CL : Lorsque Yves-Marie Croc, jeune sémi­nar­iste, con­fie à son con­fesseur son désir de devenir mis­sion­naire en ter­res loin­taines, il ajoute : « Je veux être un saint. » Vous évo­quez dans le pas­sage de référence la pos­si­bil­ité, entre autres, d’une influ­ence, celle d’un religieux des Mis­sions étrangères qui l’avait beau­coup impres­sion­né. D’après vous, com­ment les choses se passent-elles (si tant est qu’on puisse expli­quer ce phénomène) ? Com­ment est-on trans­porté vers ce genre de cer­ti­tude, surtout si jeune ?

RG : Dans ce con­texte si par­ti­c­uli­er d’un sémi­naire où l’on mul­ti­plie les émo­tions religieuses, où la foi est définie comme une fac­ulté, au même titre que le raison­nement, atten­dant l’occasion de se révéler, il est pos­si­ble que les inter­ven­tions du père mis­sion­naire aient été le déclencheur pour choisir un sac­er­doce risqué en ter­res étrangères. Du moins perçoit-on dans l’accomplissement de son apos­to­lat au Tonkin quelques moments d’interrogation, notam­ment à Saigon, quand il dirigeait le col­lège des Interprètes.

CL : La toile de fond du réc­it, c’est l’ex­pan­sion occi­den­tale en Extrême-Ori­ent au XIXe siè­cle, par­ti­c­ulière­ment dans la pénin­sule indochi­noise pour la France. Pourquoi ce con­texte a‑t-il retenu votre attention ?

RG : On ne peut com­pren­dre l’itinéraire d’Yves-Marie Croc sans avoir un aperçu sur les dif­férentes phas­es de l’action poli­tique de Napoléon III, puis du gou­verne­ment répub­li­cain en Extrême-Ori­ent, et de s’intéresser aux mécan­ismes qui ont per­mis à ce jeune mis­sion­naire de s’intégrer, très tôt, dans ce monde feu­tré de la diplomatie.

CL : Votre livre est riche de références his­toriques, très doc­u­men­té, et il per­met une approche claire des événe­ments de l’époque. Pou­vez-vous revenir sur la genèse de l’ou­vrage ? Com­bi­en de temps vous a‑t-il fal­lu pour men­er à bien ce projet ?

RG : Com­mencées vers 2010, mes recherch­es à la BNF, aux MEP, et mes lec­tures d’ouvrages spé­cial­isés, ont été inter­rompues pen­dant cinq à six ans par des fonc­tions très prenantes de prési­dent de sec­tion à Paris, puis de Secré­taire Général d’une asso­ci­a­tion cul­turelle à voca­tion internationale.

CL : La Société des Mis­sions étrangères dépendait de la Con­gré­ga­tion du Vat­i­can qui avait la charge de l’ex­ten­sion de la foi chré­ti­enne dans le monde. Cette société à car­ac­tère séculi­er regroupait le per­son­nel de la rue du Bac, à Paris, et les dif­férentes mis­sions établies à l’é­tranger. Pou­vez-vous nous dire quelques mots sur son fonc­tion­nement et sur le suivi des mis­sion­naires sou­vent exposés à de graves périls ?

RG : La Société des Mis­sions Étrangères de Paris n’est pas un Ordre religieux. C’est une société de droit pon­tif­i­cal Elle est dirigée par un Supérieur élu en assem­blée Générale qui se réu­nit tous les 10 ans, assisté d’un Con­seil Cen­tral com­posé de 9 per­son­nes représen­tant les groupes de mis­sion dans le monde, et d’une admin­is­tra­tion restreinte d’assistants. Le Sémi­naire de la rue du Bac à Paris était chargé de l’enseignement et de la for­ma­tion des sémi­nar­istes avec à la tête de cha­cun des groupes ‘’d’aspirants ‘’ un directeur nom­mé par le Supérieur de la Société qui nom­mait égale­ment les pro­fesseurs, eux-mêmes d’anciens missionnaires.

Il exis­tait 4 relais, les pro­cures, en Extrême-Ori­ent (Hong-Kong, Chang-Haï, Sin­ga­pore et Saigon) et 3 en Europe (Mar­seille, Lon­dres et surtout Rome qui s’occupait des affaires générales de la Société. Les mis­sion­naires dis­po­saient d’une mai­son de retraite spir­ituelle à Hong-Kong, la Mai­son de Nazareth, pour vivre tem­po­raire­ment dans le silence, la prière et la médi­ta­tion, et de 3 sana­to­ri­ums : Béthanie à Hong-Kong, Saint-Théodore en Inde et Saint-Raphaël en France. Si les mis­sion­naires souhaitaient vivre leur retraite dans le pays de mis­sion où ils avaient exer­cé leur apos­to­lat, la Société leur procu­rait des émol­u­ments pour y vivre dignement.

CL : À la fin de l’au­tomne 1854, Yves-Marie Croc et François Marc-Das­sa débar­quent sur la côte de la province du Nghê An. Ils vont rejoin­dre la rési­dence épis­co­pale de Xâ Doài, où les attend leur supérieur, Mgr Gau­thi­er. L’an­née 1855 est une année de décou­verte du pays, des gens, des vil­lages chré­tiens, et Yves-Marie apprend rapi­de­ment la langue par­lée et l’écri­t­ure anna­mite. Pou­vez-vous nous rap­pel­er en quoi cet élé­ment va être déter­mi­nant dans l’évo­lu­tion de son parcours ?

RG : En dehors de la décou­verte du pays, des cou­tumes et des gens, l’élément pré­dom­i­nant était sa volon­té tenace de par­faire rapi­de­ment sa maîtrise de la langue et de l’écriture, afin de mieux s’intégrer, choix judi­cieux qui lui per­me­t­tra de jouer un « rôle » auprès des Occi­den­taux puis auprès de la sphère dirigeante de l’Empire annamite.

CL : Si la France de Napoléon III envoie « des » expédi­tions dans ces régions dans le but de con­clure des traités de com­merce et « d’ami­tié », sans nég­liger les intérêts des mis­sions catholiques, la sit­u­a­tion reste con­fuse, et les résul­tats sou­vent désas­treux. Le 7 févri­er 1861, « L’im­péra­trice Eugénie » jette l’an­cre devant Saigon, sous le com­man­de­ment du vice-ami­ral Charn­er, alors respon­s­able de la flotte française en mer de Chine. Yves-Marie va devenir son inter­prète, assis­ter à l’as­saut bru­tal du camp anna­mite et par­ticiper à des mis­sions de pour­par­lers diplo­ma­tiques et d’or­gan­i­sa­tion d’une école des inter­prètes. Vous dites qu’il sem­ble alors avoir per­du sa gai­eté com­mu­nica­tive, et oubli­er un peu les prob­lèmes de son vic­ari­at du Tonkin. Quels com­men­taires cela vous inspire-t-il ?

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RG : On ne sort pas indemne à vivre un tel cauchemar dans la pous­sière des com­bats, le bruit des armes, sous un soleil de plomb. Plus encore, à soign­er et à admin­istr­er le saint via­tique à de jeunes sol­dats mourants. L’Amiral Charn­er, con­scient de l’effet pro­duit sur ce jeune mis­sion­naire qui n’était pas pré­paré à la dureté des batailles, eut la sagesse de lui con­fi­er la respon­s­abil­ité du Col­lège des Inter­prètes à Saigon pour un temps, avant de regag­n­er sa mission.

CL : C’é­tait sans compter sur son supérieur, Mgr Gau­thi­er, qui veil­lait et qui veut son retour sur ses ter­res du Nghê An où les per­sé­cu­tions sub­sis­tent. Ils se retrou­vent à l’embouchure de « la riv­ière des par­fums » puis repren­nent leurs activ­ités mis­sion­naires. Roger Gori­au, tout d’abord un com­men­taire sur « la riv­ière des par­fums » qui a vraisem­blable­ment un lien avec la fameuse « colline aux parfums » ?

RG :« La riv­ière des par­fums », célébrée par les poètes et les musi­ciens, tiendrait son nom, selon les légen­des, de Princess­es et d’Empereurs, mais plus prosaïque­ment de la présence sur les bor­ds de son cours d’acorus, une herbe par­fumée dont les pétales tombent à l’eau et embau­ment la cap­i­tale impériale.

CL : Dans la région, les choses vont mal et Yves-Marie décide d’en informer le vice-ami­ral alors en poste à Saigon. De retour dans son dis­trict de Bô Chinh, il sem­ble qu’il ait une « crise de doute ». Il doit offici­er au bout du monde, dans des con­di­tions très dures, il fait ses tournées à pied dans l’in­sécu­rité, et là on sent l’épuise­ment et la révolte. On a envie de dire « enfin » ! Ces con­di­tions étaient très (trop) éprou­vantes. Dans ces cas-là la réponse est sou­vent la foi. Que pou­vez-vous nous dire à ce sujet le concernant ?

RG : Il lui arri­va sou­vent de se révolter con­tre les méth­odes de cul­ture qui ne per­me­t­taient pas d’engranger suff­isam­ment de réserves de riz pour pal­li­er les années de dis­ette, con­tre les vaines querelles qui con­dui­saient les gens à brûler des vil­lages, saccager les champs et per­pétr­er des meurtres. Alors il se bat­tait, vail­lam­ment, pour venir en aide à tous les dému­nis et il se réfu­giait dans la prière pour implor­er Dieu dans sa mis­éri­corde. Homme de dia­logue et de com­pro­mis, il ne com­prit pas, vers la fin de sa vie, la par­tic­i­pa­tion catholique aux vio­lences armées dans le Tonkin.

CL : Le 7 juin 1868, le père Yves-Marie Croc va être ordon­né évêque de Laran­da. Il va ren­con­tr­er le nou­veau gou­verneur à Saigon, le con­tre-ami­ral Gus­tave Ohi­er, pour l’in­former des per­sé­cu­tions des chré­tiens du Tonkin mérid­ion­al. Quand il revient sur « ses ter­res », il a la joie d’as­sis­ter à l’or­di­na­tion d’un diacre anna­mite qui l’avait sec­ondé, Paul Hoang. Pou­vez-vous nous dire quelques mots sur ce Paul Hoang, qui représente cer­taine­ment aus­si d’autres religieux ayant eu un des­tin proche ou similaire.

RG :Jeune diacre, Paul Hoang avait été appelé à la Cour pour être le Pré­cep­teur des Princes. Très tôt, il prit l’habitude de se ren­dre à Huong-Phong où résidait le Père Croc qu’il avait ren­con­tré lors de l’escale à Saigon avant le départ de la délé­ga­tion anna­mite pour la France en 1863. Cette ami­tié devait être pro­fonde si l’on en juge par ses efforts dés­espérés au mois d’octobre 1885 pour trou­ver une jonque, y traîn­er l’évêque et l’accompagner avec mille dif­fi­cultés au dis­pen­saire de Hong Kong pour ten­ter de la sauver, le veiller nuit et jour et laiss­er éclater sa douleur après son dernier soupir.

Après la mort de Tu Duc, il fut pressen­ti par les Régents pour exercer les fonc­tions de Con­seiller auprès du jeune Roi Ham Ngi à la Cour où il acquit la répu­ta­tion d’être la per­son­ne la plus influ­ente du Palais. À la demande du Gou­verneur Paul Bert il décli­na la propo­si­tion du nou­veau Roi Dong Khanh pour repren­dre ses fonc­tions et regagna sa chré­tien­té de Vinh en 1889 où il décé­da en 1909 à l’âge de 77 ans.

CL : Et là, une nou­velle tombe : le Pape Pie IX con­voque tous les évêques catholiques pour par­ticiper au Con­cile Vat­i­can I. Mon­seigneur Gau­thi­er, trop fatigué, se fait rem­plac­er par Yves-Marie qui part pour Saigon et embar­que sur un navire de ligne, via le canal de Suez. Une par­en­thèse : les travaux du canal de Suez et leur aboutisse­ment s’in­scrivent dans un con­texte his­torique et géopoli­tique de taille : Roger Gori­au, vous êtes his­to­rien, éclairez-nous sur ce sujet. 

RG : Le canal de Suez, une utopie française, con­stitue l’un des évène­ments majeurs du XIXe siè­cle. Pour gag­n­er l’Extrême-Orient, il était néces­saire aupar­a­vant de con­tourn­er le con­ti­nent africain par le Cap, ou d’utiliser un tran­sit fer­rovi­aire coû­teux entre Alexan­drie et Suez, « l’Overland road », qui ne pou­vait plus absorber l’augmentation des vol­umes du traf­ic. La réus­site du canal d’Égypte fut immé­di­ate ; si le ton­nage représen­tait 90 % sur la route du Cap en 1870, il ne représen­tera plus que 47 % dix ans plus tard. Au niveau géopoli­tique, la présence française qui con­trôlait la ges­tion du canal con­sti­tu­ait une men­ace évi­dente au com­merce anglais et Lon­dres, après avoir vio­lem­ment cri­tiqué le pro­jet, n’eut de cesse de s’en appro­prier les béné­fices après la chute de Napoléon III. Ain­si, après avoir élim­iné la Russie lors de la guerre de Crimée en 1856, l’Angleterre réus­sit à écarter la France du Moyen-Ori­ent et d’obtenir le droit d’établir un pro­tec­torat sur l’Égypte par le traité de Berlin de 1878, la mer Méditer­ranée devenant pour un temps, selon les ter­mes d’un diplo­mate améri­cain, « a british lake ».

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CL : L’évêque de Laran­da se retrou­ve donc à Rome pour le Con­cile. L’une des ques­tions, objec­tif prin­ci­pal de la Curie, c’é­tait de décréter l’in­fail­li­bil­ité dog­ma­tique du sou­verain pon­tife. Une cer­taine résis­tance se fai­sait jour. Pou­vez-vous nous expli­quer cela, les ultra­mon­tains d’un côté et les gal­li­cans plus libéraux de l’autre ? 

RG : À la veille du Con­cile Vat­i­can I les dis­cus­sions les plus pas­sion­nées avaient lieu en Europe, notam­ment en France et en Alle­magne, sur la ques­tion de l’infaillibilité papale. Les uns, les ultra­mon­tains, étaient hos­tiles au régime des lib­ertés civiles et poli­tiques issu de la Révo­lu­tion, prô­naient un catholi­cisme autori­taire et la pré­dom­i­nance du Pape tant au niveau du dogme que de l’administration de l’Église.Les autres, les libéraux, voulaient réc­on­cili­er l’Église et le monde mod­erne et priv­ilé­giaient l’autonomie des églis­es nationales. L’un de ses par­ti­sans, Mgr Dupan­loup, évêque d’Orléans, avait mis le feu aux poudres en pub­liant le 20 novem­bre 1869 un man­i­feste qui déclarait inop­por­tun le pro­jet romain sur l’infaillibilité du Pape. Les débats furent houleux, des qual­i­fi­cat­ifs peu amènes volèrent sous le dôme de la Basilique Saint-Pierre et finale­ment le texte “pas­tor aeter­nus” fut voté à une écras­ante majorité le 18 juil­let 1870 alors qu’un orage effroy­able plongeait l’assemblée dans l’obscurité.

CL : Le Con­cile s’é­tait ouvert le 8 décem­bre 1869. Le texte fut adop­té le 18 juil­let 1870. Yves-Marie espérait beau­coup des derniers travaux du Con­cile sur le rôle des mis­sion­naires, mais on apprit que le gou­verne­ment français venait de noti­fi­er à la Prusse une déc­la­ra­tion de guerre. Le Con­cile Vat­i­can I fut inter­rompu, lais­sant en sus­pens 51 pro­jets. Il n’al­lait jamais repren­dre. Pou­vez-vous nous citer quelques-uns de ces pro­jets qui auraient par­ti­c­ulière­ment intéressé les Mis­sions étrangères ?

RG : Pour Yves-Marie Croc le Con­cile était une occa­sion unique pour résoudre enfin la querelle des rites et de la liturgie qui provo­quait des dis­cus­sions pas­sion­nées depuis deux siè­cles. La Curie s’empressa de l’éviter et de ne retenir, devant cette assem­blée clairsemée, que des ques­tions sec­ondaires comme les méth­odes d’apostolat, les affec­ta­tions de crédits ou la place du clergé région­al dans la vie des mis­sions. Déçu, n’ayant pas de man­dat par­ti­c­uli­er de son supérieur, Mgr Gau­thi­er, sur ces ques­tions, Yves-Marie Croc préféra regag­n­er Paris. Effec­tive­ment les débats sur le sché­ma pro­posé par la Curie s’enlisèrent dans des ques­tions de préséances et de sus­cep­ti­bil­ités entre maronites, Coptes et Chaldéens au grand dam des Supérieurs Généraux des ordres capucins et cis­ter­ciens, et l’assemblée approu­va le pre­mier sep­tem­bre un texte remanié, sans l’espoir de le proclamer. Le Con­cile lais­sait en sus­pens cinquante et un sché­mas. Ils ne furent jamais repris.

CL : Le 4 sep­tem­bre 1870, tôt le matin, c’est la capit­u­la­tion et le désas­tre de Sedan. Yves-Marie retourne dans son vil­lage des Côtes d’Ar­mor où il est accueil­li comme « l’en­fant du pays » mais repart bien­tôt sur un paque­bot via le canal de Suez retrou­ver « la terre rouge et pous­siéreuse de Saigon ». On a des nou­velles ter­ri­bles de la France : c’est l’in­sur­rec­tion, l’épisode de la Com­mune ; l’archevêque Mgr Dar­boy est passé par les armes. Quelles sont les raisons de l’émer­gence d’un anti­cléri­cal­isme plus vir­u­lent à cette époque dans le pays ?

RG : La libre pen­sée était à la mode et la verve anti­cléri­cale tirait à boulets rouges sur l’Église que l’on accu­sait de s’être com­pro­mise avec le Sec­ond Empire. Dès 1869, le pro­gramme rad­i­cal de Gam­bet­ta inclut dans ses réformes la sépa­ra­tion de l’Église et de l’État et en 1870 une péti­tion parisi­enne recueil­lait plus de 1 mil­lion de sig­na­tures pour réclamer la laïc­ité à l’école. On reje­tait les pré­ten­tions de l’Église à vouloir tout régen­ter la poli­tique, à con­trôler l’enseignement et « à dire le droit » sur cer­tains aspects de la vie privée comme le mariage ou le repos domini­cal. Les pèleri­nages nationaux, ceux du culte maria et plus tard celui du Sacré-Coeur, sont la cible des car­i­ca­tures. Le con­flit récur­rent entre la Sci­ence et la foi con­duit à pro­mou­voir l’anthropologie et la préhis­toire qui remet­tent bien en cause la chronolo­gie biblique. L’Église est appelée « la calotte » et le religieux est qual­i­fié de « sodomisé cloîtré ». La libre pen­sée et l’anticléricalisme seront les ciments de la IIIe République.

CL : Yves-Marie Croc embar­que en mars 1871 sur le Vol­ta, navire à vapeur en direc­tion de la Chine. Il va regag­n­er son dis­trict de Bo Chinh. Vous écrivez : « Il retrou­va le fleuve Gianh sil­lon­né par mille bar­ques de pêche, la baie des pagodes et sa chère « colline des par­fums » plan­tée d’in­nom­brables arbustes odor­ants, Huong Phong ». J’en prof­ite pour dire un mot sur le style de votre réc­it : la nar­ra­tion suit un rythme enlevé, elle est ponc­tuée de descrip­tions pit­toresques et les images poé­tiques ne man­quent pas non plus au cœur d’une évo­ca­tion ancrée dans une réal­ité his­torique par­fois assez dure. On a envie de vous pos­er la ques­tion : quels sont vos auteurs préférés, toutes formes de lit­téra­tures confondues ?

RG : Je relis tou­jours avec plaisir quelques pages de Chateaubriand et de Proust, mais mes préférences actuelles vont vers des écrivains con­tem­po­rains : l’Italien Erri De Luca dont j’ai appré­cié « La nature exposée », le Turc Orham Pamuk pour « Le château blanc », « Cana­da » de l’Américain Richard Ford, et surtout les Asi­a­tiques, Hasu­ki, Muraka­mi, Hitonari Tsu­ji ou Hayashi Fumiko.

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CL : Revenons à notre his­toire du Tonkin. Le nou­veau gou­verneur en poste à Saigon, le con­tre-ami­ral Jules Dupré, va jouer un dou­ble jeu dans les traités en cours, avec l’aide d’un offici­er de marine et explo­rateur célèbre Fran­cis Gar­nier, et de l’aven­turi­er Dupuis. C’est assez com­pliqué ; là nous avons besoin de votre tal­ent d’his­to­rien pour clar­i­fi­er l’af­faire. Que va-t-il se pass­er ensuite ?

RG : L’affaire du Tonkin est en effet très com­pliquée. Vous avez d’un côté un Gou­verneur en poste à Saigon, l’Amiral Dupré, qui envis­age d’engager des troupes au Tonkin pour faire pres­sion sur Hué afin que Tu Duc signe enfin la rat­i­fi­ca­tion du traité qui attribue la Cochin­chine à la France. De l’autre un gou­verne­ment de l’Ordre moral en France qui s’y oppose en soulig­nant qu’il n’avait « plus d’argent, plus d’armée solide, pas d’allié, et qu’en cas de con­quête on s’exposerait à des mesures de rétor­sion de la part de l’Allemagne et de l’Angleterre ». Le jeu diplo­ma­tique de l’Amiral va donc être de laiss­er s’installer des trou­bles dans le delta du Mékong orchestrés par un aven­turi­er assez peu recom­mand­able, Jean Dupuis, de laiss­er la Cour anna­mite s’en effray­er et de réclamer des mesures aux Français pour apais­er la sit­u­a­tion. Feignant d’accéder à de tels vœux, l’Amiral s’empressera de met­tre sur pied une expédi­tion con­fiée au célèbre Fran­cis Gar­nier qui, au lieu de ten­ter de résoudre les prob­lèmes, s’installera en ter­rain con­quis, pren­dra la citadelle et fera pris­on­niers quelques Man­darins de haut rang. Le résul­tat fut que le pays s’installa dans la guerre civile, les catholiques se mirent à pour­suiv­re les païens, les Let­trés se lancèrent dans la course aux Français et les pirates chi­nois s’empressèrent d’envahir les riz­ières. Un négo­ci­a­teur français, M. Phi­las­tre, dépêché d’urgence, réus­sit à faire accepter un traité qui fut signé le 15 mars 1874, mais la par­tie était loin d’être réglée.

CL : Quand Yves-Marie Croc regagne son dis­trict du Bô Chinh et vis­ite ses chré­tien­tés, il est infor­mé de l’é­tat de san­té alar­mant de Mgr Gau­thi­er. Au décès de ce dernier, le 8 décembre1877, il devient à son tour le vicaire apos­tolique du Tonkin mérid­ion­al. Il va favoris­er un cli­mat d’a­paise­ment et con­stru­ire une église, sans oubli­er de s’at­ta­quer aux prob­lèmes endémiques de la région. Il va s’at­ta­quer à de grandes ques­tions : amélior­er la sit­u­a­tion des prêtres anna­mites et installer 4000 per­son­nes dans des fer­mes qu’il crée en 2 ans sur tout le ter­ri­toire. Toutes ces ini­tia­tives à car­ac­tère social lui valent une grande pop­u­lar­ité. Une grande ami­tié avec le père Hoang reste un fil rouge pour la suite car le des­tin des deux per­son­nages sem­ble lié face à la folie de « l’His­toire ». Là on est hélas tou­jours dans la poli­tique ; je vous laisse nous en expli­quer les con­séquences et nous faire part de vos commentaires.

RG : Les dif­fi­cultés d’application du traité, l’arrivée au Tonkin d’un Général chi­nois rebelle avec une nom­breuse troupe, les infil­tra­tions des ban­des rebelles, les Pavil­lons Noirs et les Pavil­lons Jaunes… Des ban­des armées inter­na­tionales, les manœu­vres diplo­ma­tiques des Anglais, tout sem­blait échap­per aux Français. Le gou­verne­ment répub­li­cain dut se résoudre à la guerre. Le sec­ond min­istère Fer­ry s’y déci­da et l’Assemblée vota un crédit de 5 300 000 francs. Ce sera la guerre du Tonkin con­tre la Chine qui se sol­dera par le traité de Tien-Tsin du 9 juin 1885 qui recon­nais­sait la dom­i­na­tion colo­niale de la France au Tonkin.

CL : Roger Gori­au, le des­tin d’Yves-Marie Croc est un des­tin excep­tion­nel et la mise en per­spec­tive du con­texte his­torique ne peut qu’amen­er une ques­tion éter­nelle : Pourquoi ? Pourquoi cet homme s’est-il détaché ain­si du lot ? Avait-il une mis­sion qui nous échappe ? Ou bien est-ce le fait du hasard ? En tout cas il est passé au tra­vers des tor­tures et per­sé­cu­tions ambiantes, et il a œuvré pour « l’hu­main ». Que pensez-vous de tout cela pour conclure ?

RG : En apprenant la langue, en s’intéressant à la cul­ture, en aidant les pop­u­la­tions dans leur quo­ti­di­en et dans les moments de détresse, il a témoigné, par son human­ité, de son attache­ment pro­fond à cette pop­u­la­tion anna­mite, et c’est sans doute ce qui lui a per­mis d’être pro­tégé de la prison, des tor­tures et d’une exé­cu­tion. Ses ren­con­tres avec Théophile Legrand de La Liraye, Petrus Ky, les Let­trés et les Man­darins de haut rang, les Ami­raux et les gradés de la Marine, témoignent de son haut niveau de cul­ture et de réflexion.

On n’est pas excep­tion­nel par hasard.

Propos recueil­lis par Monique Rault.

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