Nanno Bolt présente le fruit de douze années de recherches sur les apothicaires en Bourgogne médiévale

Nanno Bolt

Éditions La Compagnie Littéraire : Nanno Bolt, bonjour. Dans quelques semaines paraîtra à La Compagnie Littéraire un ouvrage de recherche sur les apothicaires en Bourgogne médiévale de 1200-1600. C’est un sujet très spécifique ; comment cette idée d’ouvrage a-t-elle vu le jour ? 

Nano Bolt : J’ai toujours été passionné par l’histoire des sciences naturelles, malgré le fait d’avoir travaillé dans les innovations techniques du futur. Il faut savoir que la Bourgogne du bas Moyen Âge englobait les Pays-Bas actuels, la Belgique actuelle et une grande partie de la France. Originaire de Hollande et demeurant en Bourgogne, l’idée d’étudier les apothicaires médiévaux dans ce territoire a pris peu à peu forme.

Éditions La Compagnie Littéraire : Vous vous intéressez ici aux apothicaires qui habitaient et travaillaient dans l’État bourguignon entre 1200 et 1477, mais comme vous le dites dans votre préface, par souci de continuité, vous avez étendu votre étude jusqu’à la fin du XVIe siècle. Pouvez-vous dire en quelques lignes les événements importants qui se sont produits concernant la profession de 1477 à 1600 et qui ont motivé cette démarche d’extension dans le temps ?

Nanno Bolt : un facteur important qui a influencé la profession de l’apothicaire pendant les XVe et XVIe siècle a été le degré croissant de l’urbanisation : le nombre des apothicaires triplait. Et le nombre des charlatans également. Avant 1477 les règlements médico-pharmaceutiques (si tant qu’existants) étaient peu concrètement formulés et ont évolué pendant le XVIe siècle, posant des exigences plus lourdes concernant l’éducation de l’apothicaire, des contrôles sévères de la boutique de l’apothicaire et d’obligation de préparer les remèdes uniformes. Par le développement rapide de l’art typographique à cette époque, les ouvrages de prescriptions, des herbiers, les livres sur le régime alimentaire et les manuels techniques étaient publiés en grand nombre et plus facilement accessibles aux apothicaires que les copies des manuscrits d’avant.

Éditions La Compagnie Littéraire : Nous sommes ici dans l’État bourguignon qui était très puissant au Moyen Âge et dont les frontières dépassaient parfois nos frontières actuelles. Pouvez-vous préciser quelques repères historiques qui permettent de mieux situer les choses ?

Nanno Bolt : La naissance de l’État bourguignon est parfois considérée comme la résultante d’une série de hasards. Le roi de France Jean le Bon, donna en 1363 le duché de Bourgogne à son quatrième fils Philipe le Hardi. Quand celui-ci hérita en 1384 des comtés de Flandre, d’Artois, de Nevers et de Bourgogne, l’ambition pour fonder un État pourrait être née, témoin plusieurs essais d’élever le territoire à une puissance européenne : par occuper un rôle marquant pendant la croisade de 1396, par désignation des ambassadeurs bourguignons dans toute l’Europe et par publication d’un document dans lequel la Bourgogne comme État européen à côté de l’État français est mentionnée. Et en effet en cent ans, Philippe le Hardi et ses descendants établissaient un des États les plus puissants de l’Europe, qui s’éloignait de plus en plus du royaume de France. Philippe le Bon – régnant de 1419 jusqu’à 1467 – agrandissait le territoire par acquisition, par héritage et par conquête avec Brabant, Limbourg, Hollande, Utrecht, Zélande, Picardie, Hainaut et Luxembourg. Il développait une cohésion administrative, établie dans plusieurs villes de ce territoire. Pendant le règne de Charles le Téméraire (1467-1477), l’État bourguignon englobait les Pays Bas actuels, la Belgique actuelle, le nord de la France actuelle, le duché et le comté de Bourgogne et le comté de Nevers.

Éditions La Compagnie Littéraire : Dans votre étude, vous abordez plusieurs thèmes : successivement l’habitat des apothicaires, leur situation sociale, leurs coutumes vestimentaires, leur clientèle, leurs règlements, leurs confréries, leurs apothicaireries et leurs bibliothèques. Parmi ces différents domaines, en est-il un qui a retenu plus particulièrement votre attention et pourquoi ?

Nanno Bolt : Oui, les règlements sur les produits toxiques formulés assez souvent à la suite d’un crime par empoisonnement. Deux exemples. À Bruges Marguete Jacobs empoisonne son époux en 1560 avec de l’arsenic. Elle est condamnée au bûcher. Ensuite le Magistrat de Bruges proclame en 1585 des restrictions concernant la vente des produits toxiques : elle est seulement permise à des couples mariés qui devaient expliquer le but de l’achat en présence de deux bourgeois.  En 1581 la Cour du Bailliage d’Autun oblige les apothicaires d’enregistrer les noms d’acheteurs des poisons en présence des témoins et avertir de suite les magistrats. Ceci avait été motivé par le crime du domestique Blaise Barberet qui, avec la complicité de la femme de son maître Turrelot, avait empoisonné ce dernier et sa propre femme. Ils furent brûlés vifs, par jugement du 28 janvier 1581. Besançon suit une politique préventive, témoins les statuts de 1530 qui demandent aux apothicaires d’exposer une corde dans leur boutique de façon à signifier clairement aux empoisonneurs ce qu’ils encourent.

Éditions La Compagnie Littéraire : Votre livre est extrêmement bien documenté. Vous faites souvent référence à « l’Index des apothicaires bourguignons », mais il y a de nombreuses autres sources qui sont citées (notamment à propos de la pharmacie) avec une présentation de documents d’archives très pertinente. Entre les tableaux d’études de données que vous commentez et les illustrations qui parsèment l’ouvrage, combien de temps vous a-t-il fallu pour réaliser ce travail ?

Nanno Bolt : Il y a douze années que j’ai commencé à constituer une base de données premièrement afin de savoir ce qui était déjà connu sur l’apothicaire médiéval et ce qui ne l’était pas. Ensuite j’ai trouvé les données de quelques cents apothicaires dans des archives digitalisées, (archives de l’État, archives départementales et communales, archives des abbayes, des cours etc.) Puis j’ai publié quelques analyses sur base de cet Index, qui sont finalement devenues des chapitres dans le livre.

Éditions La Compagnie Littéraire : Nanno Bolt, pouvez-vous nous décrire la boutique d’un apothicaire à cette époque ? Comment a-t-on pu en faire une reconstitution ?

Nanno Bolt : Peu de vestiges des apothicaireries de cette époque sont retrouvés. Pour le territoire bourguignon il s’agit d’une peinture d’Alkmaar et d’une illustration d’une boutique flamande. Une description d’une apothicairerie d’Amiens et quatre inventaires livrent de précieuses informations complémentaires. L’apothicairerie dans le bas Moyen Âge était composée de deux parties : l’ouvroir, ouvert sur la rue pour les livraisons directes et la botiche un atelier et magasin où les produits plus volumineux étaient entreposés. Dans chaque inventaire la présence d’un ensemble de balances a été explicitement mentionnée, contenant de six à huit balances qui divergent de petite à grande ainsi que des mortiers et pillons présents dans plusieurs tailles. On trouve également des sacs, des tonneaux, des tiroirs et en plus des chaudrons, des pinces, des broyeurs et des entonnoirs.

Éditions La Compagnie Littéraire : Un des éléments presque magiques des apothicaireries, ce sont les pots pharmaceutiques qui attirent encore aujourd’hui un certain nombre d’amateurs. Pouvez-vous nous faire une petite rétrospective sur l’origine de ces pots : où étaient-ils fabriqués ? Quels étaient leurs rôles ? Quelle particularité pour le pot à thériaque ?

Nanno Bolt : Avant le XVe siècle on voit dans le territoire bourguignon souvent des pots hispano-mauresques originaires de Valence. Pendant le XVe siècle on trouve de plus en plus de pots qui viennent des poteries italiennes de Faenza, Gênes, Venise et ….de Lyon et d’Anvers où les potiers italiens émigraient. Pour cette raison la poterie de Lyon et d’Anvers du début du XVIe siècle se distingue difficilement de l’italienne. Dans les apothicaireries dans le territoire bourguignon on trouve une grande diversité de pots en terre mais aussi en bois et en étain. Poreux, le pot ne retient pas l’humidité, permettant de garder des plantes séchées pendant des dizaines d’années ou étanchéifiés – avec du vernis à base d’oxyde de plomb et d’étain – ce qui permettait de conserver des produits humides comme les électuaires et sirops. Les formes de pots étaient différentes dépendant de leur usage. Le pot à thériaque, majestueux, de lignes harmonieuses, reposant sur un piédouche, s’orne souvent d’un couvercle important et est devenu au cours des siècles un objet pour impressionner la clientèle.

Éditions La Compagnie Littéraire : Comment faisait-on, à l’époque, pour s’établir apothicaire ? Pouvez-vous revenir sur la notion de « clientèle potentielle critique » ?

Nanno Bolt : Les apothicaires s’établissaient presque uniquement dans les villes, mais attiraient leur clientèle pour une grande partie des alentours de la ville. Dans les petites villes – avec une clientèle potentielle limitée – l’apothicaire négociait souvent un salaire fixe et des privilèges supplémentaires ou un établissement monopolisé. Trois mille clients potentiels (ou plus) donnaient à l’apothicaire dans le territoire bourguignon la possibilité de réussir commercialement. Au-dessous de trois mille clients potentiels – la clientèle potentielle critique – des revenus supplémentaires étaient nécessaires.

Éditions La Compagnie Littéraire : Une particularité qui mérite qu’on s’y arrête : pendant le bas Moyen Âge, la profession d’apothicaire était celle des hommes. Pourtant 19 femmes apothicaires sont mentionnées aux archives, pour la plupart des veuves qui continuaient de tenir la boutique du mari, mais aussi quelques-unes à titre indépendant. Pouvez-vous nous expliquer un peu comment cela fonctionnait pour ces femmes ?

Nanno Bolt : Pendant le bas Moyen Âge le métier d’apothicaire était dans le territoire bourguignon typiquement une profession d’hommes. Mais, quand l’apothicaire décédait, la veuve du maître pouvait continuer de tenir la boutique jusqu’à sa mort à condition que ce soit avec un maître-serviteur ou en association avec un autre maître-apothicaire ou avec son fils qui pouvait passer un examen plus simple pour devenir maître. Pourtant on connait quelques femmes apothicaires sans qu’il soit question d’une situation comme veuve. Par exemple en 1499 Clemeys van Foreest est mentionnée dans les comptes de l’abbaye d’Egmond à cause des payements pour la livraison d’ampoules, autres marchandises d’apothicaire et même pour un jugement d’urine : pro iudicanda urina. Et en 1593 à Enkhuizen on rencontre Aef Claes qui tenait la boutique de son père.

Éditions La Compagnie Littéraire : D’une façon générale, la profession des apothicaires s’est vue extrêmement réglementée. Dans le chapitre 11 concernant ce sujet, vous évoquez 9 thèmes concernés par les règlements des villes. Quels étaient-ils ?

Nanno Bolt : L’initiative de rédiger des règlements était souvent prise par la municipalité et assez souvent à la suite de faux pas comme des produits falsifiés, des conflits d’intérêts entre médecins et apothicaires, d’un crime d’empoisonnement, de l’incorrection des médicaments composés, des prix exagérés dans les situations de monopole, etc. Généralement on peut observer que le nombre des thèmes augmentait avec le temps et que les détails étaient de plus en plus explicitement formulés. Un inventaire des règlements de la ville pour les apothicaires entre 1200 et 1600 a été fait pour trente-cinq villes dans le territoire de l’État de Bourgogne. Neuf thèmes ont été discernés dans tous ces règlements : 1. la conformité des poids et mesures, 2. la bonne qualité des marchandises, 3. le contrôle des préparations rares et coûteuses, 4. la délivrance des produits toxiques et dangereux, 5.  l’inspection des apothicaireries, 6. l’accès à la profession, 7. les prix imposés, 8. le monopole de la préparation et de la délivrance des médicaments et 9. la position des veuves.

Éditions La Compagnie Littéraire : Vous consacrez un chapitre à la question suivante : « Quelles applications des plantes médicinales décrites au XIIIe siècle sont-elles toujours reconnues au XXIsiècle ? » (Références précises, étude de tableaux). Il apparaît que, dans la Pharmacopée française, il en existe beaucoup. Pouvez-vous nous donner quelques exemples ?

Nanno Bolt : Oui, j’étais curieux de savoir si les remèdes prescrits pendant le Moyen Âge avaient encore une valeur et une utilité thérapeutique à notre époque. La traduction néerlandaise du manuscrit De natura rerum de 1270 décrit l’usage supposé de trente-deux plantes médicinales. Dans le livre, il est montré que la plupart des plantes avec leurs applications comme décrit dans le manuscrit, ont des qualités thérapeutiques toujours reconnues dans notre siècle. Par exemple pour la plante fenouil (Fœniculum) les revendications thérapeutiques étaient : diurétique, bon pour digestion et la rate, calcul rénal, ophtalmie et contre la flatulence. À notre époque, le fenouil est toujours en usage comme diurétique, bon pour la digestion et contre la flatulence.

Éditions La Compagnie Littéraire : Pour finir, un petit voyage dans le temps pour nos lecteurs : « Si vous aviez été apothicaire dans l’État bourguignon au bas Moyen Âge, comment auriez-vous mené votre carrière et dans quelle ville de préférence ?

Nanno Bolt : Je pense à Dijon comme apothicaire de la cour. Entre 1400 et 1600 les apothicaires tenaient leurs boutiques à des emplacements commercialement très attractifs : près des marchés hebdomadaires et des foires, près de la cour et à proximité de la bourgeoisie prospère et du clergé. À l’époque bourguignonne, le Duc et son Conseil étaient très ambulants et résidaient souvent à Lille, Arras, Bruges, Bruxelles, Malines et Dijon, accompagnés par une équipe médicale avec un médecin, un chirurgien, un barbier et un maître-apothicaire. La plupart des apothicaires ducaux travaillaient à temps partiel, souvent avec un collègue par roulement de trois mois, de telle façon qu’ils entretenaient leur expérience professionnelle dans leur pratique quotidienne. Dans les villes où le Duc de Bourgogne résidait, l’apothicaire de la cour achetait le matériel nécessaire chez les apothicaires et épiciers locaux. Ainsi, l’apothicaire de la cour avait l’occasion de rester au courant des derniers développements médicaux, de connaitre les lieux où les épices et les simples de la meilleure qualité étaient à vendre et de découvrir le monde au dehors de Dijon en même temps !

Propos recueillis par Monique Rault.

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