Dernière mod­i­fi­ca­tion le 30 novem­bre 2022 par La Com­pag­nie Littéraire

Édi­tions la Com­pag­nie Lit­téraire : San­drine Turquier, bon­jour. Vous venez de pub­li­er à la Com­pag­nie Lit­téraire un troisième opus poé­tique inti­t­ulé « Fan­taisie poé­tique au clair de lune ». Nous sommes plongés dans un univers noc­turne, onirique, méta­physique. Com­ment définiriez-vous votre ouvrage ?

San­drine Turquier : Bon­jour Madame Rault ! Oui et c’est un immense plaisir de retrou­ver ma mai­son d’édi­tion pour la pub­li­ca­tion de mon troisième ouvrage poétique.

Effec­tive­ment, Fan­taisie poé­tique au clair de lune est une immer­sion dans un univers noc­turne, onirique et méta­physique, trois dimen­sions qui sont une métaphore de l’e­sprit humain . Cet ouvrage est un tour­nant dans ma vie d’écrivain, car il con­voque “le corps pluriel ” de ce que je suis en tant qu’in­di­vidu et créa­trice , un être de foi avec ses ténèbres et ses transcendances.

Ce pro­jet lit­téraire me pour­suiv­ait depuis longtemps, mais j’at­tendais le moment venu pour lui don­ner nais­sance , car je souhaitais inté­gr­er au réc­it des illus­tra­tions per­son­nelles réal­isées en tech­nique mixte qui offrent un onirisme et une atmo­sphère par­ti­c­ulière au déroule­ment du réc­it.
Les illus­tra­tions sont les incar­na­tions de chaque chapitre.

Con­cer­nant la déf­i­ni­tion de mon ouvrage, je le défini­rai de deux manières.
La pre­mière comme un réc­it poé­tique philosophique réal­iste aux réso­nances très con­tem­po­raines et la sec­onde comme un palimpses­te sur lequel les lecteurs peu­vent s’i­den­ti­fi­er et inscrire leur vision du monde dans le théâtre de la vie.

Édi­tions la Com­pag­nie Lit­téraire : Le livre com­mence avec deux évo­ca­tions : « Ici com­mence l’his­toire » et « Man­hat­tan dor­mait ». Vous écrivez suc­ces­sive­ment, dans la pre­mière : « Des larmes de sang ren­con­trent une âme… Et the Dol­l’s Ceme­tery est en ruines », et dans la deux­ième : « La lune com­mençait son règne et au troisième étage d’un apparte­ment situé au 3 East 9th Street à Green­wich Vil­lage, une entité racon­te dans une nuit sans fin le théâtre du monde ». La mise en scène sem­ble ain­si posée. San­drine Turquier, qui est cette entité ? Quels sont vos liens ensem­ble ? Et pourquoi ce lieu, Manhattan ?

San­drine Turquier : Cette entité qui se prénomme Doris ( la nar­ra­trice) est neu­tre, elle n’a pas d’i­den­tité pro­pre , selon l’in­ter­pré­ta­tion des lecteurs , elle peut incar­n­er l’au­teur, la voix de l’hu­man­ité, une femme, un groupe, un mode de pen­sée philosophique, un être mys­tique, une expéri­ence de vie…

Vous remar­querez dans un pas­sage de mon ouvrage que Doris (l’en­tité ) pré­cise que son âge importe peu, car elle n’ex­is­tera que le temps de son his­toire, si elle existe vrai­ment.
C’est en cela que je donne déjà des clés de lec­ture et d’in­ter­pré­ta­tion libre de mon ouvrage.

Quant à mes liens avec cette entité, je dirais qu’ils sont mys­tiques, dans le sens philosophique et émo­tion­nel du terme, mais qu’inéluctable­ment des empreintes de mon vécu y sont gravées comme un reflet de moi — même appa­rais­sant en trans­parence dans le réc­it comme l’en­fance, la soli­tude et la rela­tion au monde…

Vous me deman­dez pourquoi j’ai choisi Man­hat­tan pour con­stru­ire mon réc­it, Man­hat­tan incar­ne pour moi le para­doxe des des­tins , des chas­sés — croisés per­ma­nents entre le dénue­ment et la prospérité,mais égale­ment parce qu’il y règne une énergie vitale, élec­trisante et sensuelle.

La beauté physique et archi­tec­turale de Man­hat­tan est déjà une écri­t­ure que je dirais automa­tique par les innom­brables sen­sa­tions émanant de son attrac­tiv­ité.
Je ne pou­vais imag­in­er autre lieu pour con­stru­ire mon réc­it et don­ner vie à mes personnages.

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Édi­tions la Com­pag­nie Lit­téraire : Et voilà que nous, lecteurs, sommes témoins d’une nuit de silence sans som­meil, où l’in­tro­spec­tion et les sou­venirs d’en­fance s’en­tre­choquent, où l’évo­ca­tion d’un passé amoureux se heurte à la sen­sa­tion d’op­pres­sion et à la peur, comme une peur d’anéan­tisse­ment. Pou­vez-vous nous éclair­er un peu sur tout cela ? Rêve éveil­lé, réal­ité enfouie, pressentiments ?

San­drine Turquier : Oui, et c’est avec de nom­breux détails que je vais éclair­er les lecteurs .En con­stru­isant de cette manière les réc­its et poèmes qui s’é­clairent de l’un à l’autre, j’ai voulu retran­scrire de manière organique et méta­physique ce que ressent Doris au tré­fonds de son âme, lorsqu’elle se pose de nom­breuses ques­tions et qu’elle dresse un con­stat sur sa vision de l’hu­man­ité, mille et une émo­tions, images, pen­sées intimes vien­nent à elle, notam­ment l’évo­ca­tion du passé amoureux qu’elle dis­tille sub­tile­ment dans cer­taines phras­es du chapitre ” L’at­mo­sphère se devine”.

Effec­tive­ment c’est tout à fait cela une réal­ité enfouie, mais qui rejail­lit bru­tale­ment en rêve éveil­lé ébran­lant la nar­ra­trice par des images faisant référence à son passé amoureux, la peur est alors à la dimen­sion de ce passé sen­ti­men­tal obscur, angois­sant et douloureux.

Édi­tions la Com­pag­nie Lit­téraire : Avec le « réc­it dans le réc­it » inti­t­ulé « Ab uno disce omnes », une iden­tité nous est révélée, celle de Anke Rat­tle. Celle qui racon­te ( l’en­tité, Doris, la nar­ra­trice…) nous déclare : « Je fus son élève, sa proie, sa vic­time, son amante… » C’est étrange, c’est comme si la peur nous gag­nait en lisant ces lignes, et la con­vo­ca­tion d’Al­ice au pays des mer­veilles ne pour­ra rien y faire. En effet, ne lit-on pas dans le poème suiv­ant : « La petite fille aux cheveux d’or ne sourit plus, elle gri­mace… Elle me jette au vis­age les éclats de verre des miroirs de l’en­fance soli­taire ». La puis­sance de l’évo­ca­tion poé­tique accentue con­sid­érable­ment l’é­mo­tion qui se dégage et le poids des forces en présence. Quels liens avez-vous voulu tiss­er entre ces dif­férents élé­ments ? Quel mes­sage cherche à se faire entendre ?

San­drine Turquier : Les liens que j’ai voulu tiss­er avec ces dif­férents élé­ments sont ceux de l’en­fance et plus par­ti­c­ulière­ment l’en­fance mal­traitée par l’a­ban­don, le manque d’amour et les con­séquences dévas­ta­tri­ces dans la con­struc­tion psy­chique de l’en­fant et la résul­tante de per­son­nal­ités per­vers­es nar­cis­siques à l’âge adulte.

En ce fait , l’in­ter­ven­tion d’Al­ice aux pays des mer­veilles dans le réc­it n’est pas anodine, elle appa­raît à des moments cru­ci­aux des réc­its comme une mise en garde, un sou­venir-écran … La ren­con­tre de Doris avec Anke Rat­tle est une tragédie, l’en­fance y tient une grande part de responsabilité…

Alice est aus­si une métaphore de l’en­fance trau­ma­tisée, l’ex­pres­sion de sa vio­lence lorsqu’elle jette au vis­age de Doris les éclats de verre des miroirs de l’en­fance soli­taire sont en réal­ité la réémer­gence des com­porte­ments infan­tiles pathologiques exis­tants chez l’adulte en souffrance.

Le vis­age d’Al­ice devient alors effrayant entre ange et démon.

Quant au mes­sage qui cherche à se faire enten­dre c’est celui-ci .
Quelle que soit la per­son­ne que l’on ren­con­tre, ce n’est pas à l’adulte que l’on s’adresse en pre­mier, mais à l’en­fant qui est en lui. Et bien sou­vent par inat­ten­tion, incon­science nous avons des atti­tudes, des expres­sions ver­bales qui devi­en­nent plus dan­gereuses que salutaires.Tout l’u­nivers de l’en­fance peut rejail­lir par l’évo­ca­tion d’un mot.

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Nous ne per­dons que de l’en­fance l’innocence.

Édi­tions la Com­pag­nie Lit­téraire : Un per­son­nage prend corps et s’in­vite au fil des heures du réc­it, il s’in­stalle, il s’ap­pelle Soli­tude. Qui est-il ? Mon­stre, Com­pagnon, Allié ? J’aimerais que vous nous en par­liez, et plus par­ti­c­ulière­ment que vous rap­peliez les vies évo­quées de Abe, Margie, Ruth, Bar­ney… Com­ment leur âme tente-t-elle de se sauver ?

San­drine Turquier : Le per­son­nage Soli­tude représente la dérélic­tion, cette soli­tude humaine pro­pre à l’être humain qui prend sa source dès l’en­fance et que nous sommes amenés à con­naître dans sa plus haute dimen­sion à un moment don­né de notre vie que ce soit face à la mal­adie, devant de grandes déci­sions à pren­dre, la con­fronta­tion face à nous même , notre des­tin, notre place sur Terre en cela nous sommes seuls.

Pour cha­cun d’en­tre nous à cer­tains moments de la vie , la soli­tude peut-être un mon­stre , un fardeau alié­nant qui dévore la socia­bil­ité et l’équili­bre psy­chique , a con­trario dans d’autres cir­con­stances, la soli­tude se fait com­pagne bien­veil­lante, sal­va­trice et sécure lorsque la vie n’est que douleurs et que l’on s’avère déçu du com­porte­ment humain dans sa généralité.

La soli­tude est faite de nom­breux para­dox­es , mais elle reste indé­fectible­ment liée à la con­di­tion humaine.

Je suis par­ti­c­ulière­ment touchée que vous évo­quiez Abe, Margie, Ruth et Bar­ney , mes per­son­nages du chapitre s’in­ti­t­u­lant “Les Hautes Soli­tudes” j’ai une affec­tion par­ti­c­ulière pour cha­cun d’eux.

Abe est un vieil homme qui com­mu­nique essen­tielle­ment avec la nature depuis la mort de son épouse , la soli­tude de Abe est celle de la souf­france d’avoir per­du l’être qui comp­tait le plus au monde pour lui, pour Abe la soli­tude est une nécrose et l’in­dif­férence des hommes à sa souf­france con­tribue à sa perte.
Pour Abe la soli­tude est un tombeau.

Pour Margie, c’est dif­férent, sa soli­tude est imposée par une mal­adie men­tale qui l’en­ferme et évince toute pos­si­bil­ité de ren­con­tr­er l’amour et de faire des ren­con­tres amicales.Margie ne se rend pas compte de la folie qui l’habite.
Elle vit sa vie dans cette folie dont elle n’a pas con­science, son âme est vibrante.

Quant à Ruth c’est une soli­taire depuis tou­jours.
Elle pos­sède depuis l’en­fance un sens de la grav­ité sur le com­porte­ment humain.
Ruth est un être de foi, sa soli­tude illu­mine son âme jour après jour et la rap­proche au plus près du Divin.
Ruth est une femme heureuse loin des hommes, son âme est près de Dieu.

Bar­ney c’est un homme détru­it par les vicis­si­tudes d’une exis­tence chao­tique , SDF, il se bat chaque jour pour sor­tir de la rue, être et rester vivant en ten­tant de sur­mon­ter la cru­auté des hommes. La soli­tude de Bar­ney est une soli­tude con­struc­tive qui recon­necte son âme jour après jour au monde des visibles.

En con­stru­isant ces per­son­nages, j’ai voulu met­tre en exer­gue les oubliés, ceux qui ne comptent plus ou pas dans la société, “Les Hautes Soli­tudes ” est un hom­mage ren­du à ces per­son­nes que je respecte pro­fondé­ment et admire.

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Édi­tions la Com­pag­nie Lit­téraire : On peut par­ler ici de con­fronta­tion avec un « ailleurs » : ni sur Terre, ni au Ciel, mais ailleurs. Mais qu’en est-il de cet ailleurs ? Est-ce un flirt avec la folie ? La magie de l’en­fance qui veut vain­cre la mort ? Le vide du temps qui nous aspire comme un trou noir ? Quelque chose que nous essayons d’at­tein­dre et de com­pren­dre alors qu’il ne sem­ble pas que la con­di­tion humaine le per­me­tte totale­ment ? Une dimen­sion mys­tique ? Autre chose ?Quels com­men­taires cela vous inspire-t-il ?

San­drine Turquier : Cet “ailleurs” avec lequel Doris ( la nar­ra­trice) se con­fronte est un espace autre au-delà du champ men­tal , un lieu de tran­scen­dance mys­tique effec­tive­ment qui l’aspire en la faisant gliss­er dans les struc­tures du temps où elle s’in­ter­roge sur une loin­taine civil­i­sa­tion… Dans cette par­tie du réc­it où Doris est lit­térale­ment aspirée, j’ai voulu sen­si­bilis­er le lecteur sur le mys­tère de la vie de manière uni­verselle.
Qui sommes-nous ? Que conser­vons-nous vrai­ment de nos ancêtres ?
Quel est l’autre en nous qui est à la fois Homme et Bête ?

Édi­tions la Com­pag­nie Lit­téraire : Le livre se ter­mine sur une page inti­t­ulée « Qu’est-il advenu de nous ? » La nuit sans som­meil s’est avancée, Mélan­col­ie s’est imposée dans la danse aux côtés de Soli­tude et de Rêve, même le crois­sant de lune sem­ble chang­er d’aspect, tant les yeux de celle qui racon­te l’ont fixé… Et vous écrivez : « C’est peut-être ça tra­vers­er les murs. »
On a envie d’en savoir plus, pou­vez-vous nous en dire quelque chose ?

San­drine Turquier : Oui, et je vais rompre le sus­pens sans bien enten­du tout révéler aux lecteurs ! Nous arrivons ici au dernier chapitre, une page qui est la dernière pièce du puz­zle de l’énig­ma­tique nuit de Doris.
La lune tient une place impor­tante dans le réc­it , vous avez remar­qué que plus nous appro­chons de la” fin” du réc­it plus son apparence se mod­i­fie sous le regard hyp­no­tisé de la nar­ra­trice.
La lune est l’al­pha et l’Omé­ga de “l’ex­is­tence” de Doris.
En ce qui con­cerne la phrase “C’est peut-être ça tra­vers­er les murs” je la résumerais par une phrase.

Notre exis­tence, notre pas­sage sur Terre est une expéri­ence, dépas­sons ce que nous sommes en apparence, notre véri­ta­ble nature règne au plus pro­fond de notre être et par­fois bien au-delà…

Mer­ci Madame Rault pour cette belle inter­view !
Doris dans son apparte­ment du 3 East 9th Street à Green­wich Vil­lage attend avec impa­tience ses lecteurs et moi aussi !

Fan­taisie poé­tique au clair de lune

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