Dernière mod­i­fi­ca­tion le 4 févri­er 2022 par La Com­pag­nie Littéraire

Dans cette nou­velle rubrique pro­posée par La Com­pag­nie Lit­téraire, nous allons nous attach­er à vous faire décou­vrir ou redé­cou­vrir les quelques femmes de let­tres qui ont lais­sé une trace dans l’histoire de notre lit­téra­ture et qui ont donc, d’une cer­taine manière, mar­qué aus­si l’Histoire. Com­mençons par Dhuoda.

En effet, on ne peut se pencher sur les quelques per­son­nal­ités féminines lit­téraires que l’on retient encore aujourd’hui sans nous intéress­er à l’histoire de la femme au cours des siè­cles : l’évolution de sa con­di­tion fémi­nine (sa place dans la société, son rôle dans un foy­er, son statut de femme). Et c’est pourquoi nous étudierons aus­si avec atten­tion le con­texte his­torique dans lequel ces femmes ont pris la parole.

Une véritable différence de traitement entre les hommes et les femmes dans l’antiquité…

De tout temps la dif­férence hommes/femmes a été plus que man­i­feste. L’antiquité con­sid­érait l’infanticide comme nor­mal. Le père de famille romain avait le droit de vie ou de mort sur ses enfants et en général, si l’on con­ser­vait volon­tiers les garçons, on élim­i­nait facile­ment les filles… il était très fréquent de ne garder que la fille aînée. Ce n’est que vers l’an 390, que la loi civile retire au père de famille le droit de vie et de mort sur ses enfants. Et quelles que soient notre cul­ture religieuse, nos con­vic­tions ou nos croy­ances en la matière, nous devons recon­naître au chris­tian­isme et à la dif­fu­sion de l’Évangile la dis­pari­tion de la pre­mière et de la plus déci­sive des dis­crim­i­na­tions entre les sex­es : le droit de vivre accordé aus­si bien aux filles qu’aux garçons. Il n’est pas ques­tion ici de débat­tre de la notion d’égalité, mais juste de revenir sur l’histoire de la femme afin de com­pren­dre pour quelles raisons celle-ci n’a jamais eu la même place que l’homme sur la scène publique.

Zoom sur Dhuoda, l’une des premières femmes de lettres… et pas seulement de l’Antiquité

Nous com­mençons cette fresque pas­sion­nante par une per­son­nal­ité fémi­nine médié­vale cap­ti­vante et com­plète­ment mécon­nue du grand pub­lic : Dhuo­da, auteure du pre­mier traité d’éducation. Dans les arti­cles suiv­ants nous exam­inerons la place de la femme dans cette vaste péri­ode qu’est le Moyen Âge en finis­sant par la mise en lumière d’une autre femme de let­tres, la pre­mière ayant pu vivre de sa plume, Chris­tine de Pizan. Remar­quons au pas­sage que ces deux femmes appar­ti­en­nent bien sûr à l’aristocratie, non que les femmes du peu­ple soient dému­nies de pen­sées, d’aspirations, de rêves ou même d’instruction, mais si les pre­mières avaient déjà si peu de chance que l’on par­le d’elles ou de leurs travaux aujourd’hui, les sec­on­des n’en avaient mal­heureuse­ment aucune.

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Dhuoda, une des premières femmes de lettres de l’histoire

(v.800-après 843)

Dhuoda

Pen­dant des années nous avons appris à l’école que le plus ancien traité d’éducation avait été écrit par Rabelais, suivi de près par Mon­taigne. Per­son­ne ne nous a jamais par­lé de Dhuo­da, et pour cause, elle n’a été con­nue pen­dant très longtemps que de rares spé­cial­istes du haut Moyen Âge. Pour­tant son Liber Man­u­alis (Manuel pour mon fils), est le plus ancien traité d’éducation, et de beau­coup, puisqu’il fut com­posé au milieu du IXe siè­cle (très exacte­ment entre le 30 novem­bre 841 et le 2 févri­er 843). Aucune femme comme elle, cul­tivée et raf­finée n’a écrit, à cette époque, un traité appar­tenant à un genre réservé jusqu’alors à des clercs. Son Manuel va bien au-delà d’un traité d’éducation car il est empreint de con­sid­éra­tions poli­tiques lucides et courageuses sur les puis­sants de son temps. Pas si sur­prenant que ce traité soit l’œuvre d’une femme…

La biographie de Dhuoda

Dhuo­da apparte­nait à une noble famille, peut-être même à la famille impéri­ale. Elle a 40 ans lorsqu’elle écrit et a donc peut-être con­nu Charle­magne dans son enfance. Elle écrit en latin qui reste la langue des gens cul­tivés. En ces temps trou­blés par les guer­res, ce sont surtout les familles nobles qui assurent les risques et courent les dan­gers. La vie même de Dhuo­da et celle de ses proches en témoignent : son époux Bernard de Sep­ti­manie sera mis à mort à Toulouse en 844. Son fils Guil­laume sera lui aus­si décapité cinq ans après son père. Au moment où elle écrit, elle ne peut savoir vers quelles tragédies s’acheminent son époux et son fils aîné alors âgé de seize ans. Elle est séparée de l’un comme de l’autre, car après la nais­sance de son sec­ond fils, Bernard, (qui par la suite rejoin­dra égale­ment son père), elle a dû s’installer à Uzès et cess­er de suiv­re son mari dans ses déplace­ments inces­sants. Et d’après ses écrits, on sait qu’elle est inter­v­enue, comme beau­coup de dames de son rang à l’époque, de façon active dans l’administration et la défense du fief en l’absence de son époux et de ses fils. On peut enten­dre à tra­vers son texte que c’est en rai­son de sa mau­vaise san­té et aus­si de dan­gers qu’elle ne pré­cise pas qu’elle se trou­ve séparée de son époux et de ses enfants : « Tu n’ignores pas com­bi­en, du fait de mes infir­mités con­tin­uelles et de cer­taines cir­con­stances – à l’image de ce que dit l’Apôtre : “dan­gers de la part de ceux de ma race, dan­gers de la part des Gen­tils, etc.” – j’ai eu à souf­frir en un corps frag­ile… ». Le Manuel de Dhuo­da est donc un peu pour elle une manière de rejoin­dre son mari et ses fils.

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Le Manuel de Dhuoda, une œuvre littéraire majeure

Elle indique expressé­ment que l’ouvrage a été entière­ment com­posé par elle « du début à la fin, dans la forme comme dans le fond, dans la mélodie des poèmes et l’articulation au cours de la prose ». Des poèmes bien de leurs temps, cha­cun avec une énigme à décou­vrir. Elle est très friande des acros­tich­es et com­posera elle-même son épi­taphe sous cette forme. Le ton qu’elle adopte n’a rien d’autoritaire ni de doc­tor­al, le pro­logue de son ouvrage débute ain­si : « Bien des choses sont claires pour beau­coup, qui nous demeurent cachées, et si mes sem­blables à l’esprit obscur­ci man­quent d’intelligence, le moins que je puisse dire, c’est que j’en manque plus encore… Pour­tant je suis ta mère, mon fils Guil­laume, et c’est à toi que s’adressent aujourd’hui les paroles de mon manuel ». Les con­seils qu’elle donne sont tous for­mulés avec une ten­dresse pleine de respect : « Je te prie et te sug­gère hum­ble­ment… », « je t’exhorte, mon fils… », « moi, ta mère, toute vile que je sois, selon la petitesse et les lim­ites de mon enten­de­ment… ». Rien d’abusif ou de magis­tral dans son enseignement.

Le pre­mier des principes qu’elle pose : aimer. « Aime Dieu, cherche Dieu, aime ton petit frère, aime ton père, aime les amis et les com­pagnons au milieu desquels tu vis à la cour royale ou impéri­ale, aime les pau­vres et les mal­heureux », enfin « aime tout le monde pour être aimé de tous, chéris-les pour en être chéri ; si tu les aimes tous, tous t’aimeront ; si tu aimes cha­cun, ils t’aimeront tous ». Elle appuie d’histoires et d’anecdotes sig­ni­fica­tives son enseigne­ment et l’image qui vient illus­tr­er le mieux ce pré­cepte fon­da­men­tal qui par­court l’ouvrage est celle du trou­peau de cerfs qui tra­verse un large fleuve « (…) et ain­si se rem­plaçant l’un l’autre à tour de rôle, l’affection frater­nelle leur inspire à cha­cun suc­ces­sive­ment de com­patir aux autres ».

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Dhuoda, femmes de lettres mais aussi mère

Dhuo­da recom­mande à son fils de prier et les références à La Bible dans son ouvrage sont nom­breuses. On pour­rait croire que dans son souci d’éducation dic­té par une grande piété, elle mul­ti­plie les aver­tisse­ments con­tre le péché, mais en réal­ité, ses con­seils sont surtout posi­tifs : « Lire et prier ». Elle n’a de paroles dures que pour les hyp­ocrites : « Les gens qui apparem­ment réus­sis­sent dans le monde et sont rich­es de biens, et qui pour­tant, par une obscure mal­ice, ne cessent d’envier et de déchir­er les autres autant qu’ils le peu­vent, et cela en feignant l’honnêteté (…) Ceux-là je t’invite à les sur­veiller, les fuir, les éviter ». Et elle con­sacr­era une dizaine de pages à pro­pos des mau­vais pen­chants qu’il faut com­bat­tre : l’arrogance, la lux­u­re, « cette peste qu’est la ran­cune », la colère…

Mère aimante, Dhuo­da appa­raît comme une femme remar­quable­ment instru­ite, son ouvrage est lit­térale­ment nour­ri de la Bible et des Pères de l’Église dont les cita­tions vien­nent traduire sa pen­sée intime, ses états d’âme, ses joies, ses inquié­tudes, mais elle fait référence aus­si aux ouvrages con­sid­érés comme « les grands clas­siques ». Ses intérêts sont mul­ti­ples et elle ne fait pas l’effet d’une femme con­finée dans ses livres d’oraison. C’est aus­si une femme active, obser­va­trice et curieuse de son temps.

Vers les dernières pages de son Manuel, Dhuo­da se fait plus grave. Elle sem­ble pressen­tir une fin prochaine : son ouvrage prend l’allure d’un tes­ta­ment spir­ituel. Et si son fils Guil­laume a une fin trag­ique à 24 ans à peine, son fils Bernard sera père d’un autre Guil­laume à qui les con­seils de ce Manuel prof­iteront ; il sera appelé Guil­laume le Pieux, et fondera en 910, l’abbaye de Cluny, celle qui mar­quera en Occi­dent le début de la réforme religieuse. Qui aurait pen­sé que tout cela était dû à une influ­ence féminine ?

Notre sélection de livres historiques

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