Dernière modification le 9 mai 2024 par La Compagnie Littéraire

Éditions la Compagnie Littéraire : Jérôme Albert-Sorel, bonjour. Vous venez de publier à la Compagnie Littéraire un ouvrage très original en hommage à votre grand-mère, Paule Orsini, chroniqueuse et dessinatrice à ses heures. Ce livre s’intitule « Paule, la vie dessinée, 1910 – 1969 » ; il est signé Paule Orsini. C’est vous-même qui avez recueilli et interprété les textes et les images que vous avez retrouvés, travail de recherche et probablement de longue haleine. Pouvez-vous nous expliquer comment tout cela a commencé et comment vous avez réussi à mener à bien ce projet, à la fois techniquement et sentimentalement ?

Jérôme Albert-Sorel : Lorsqu’est parue la Bande Dessinée « Pomme et Paille », j’avais déjà constitué, grâce aux quelques deux cents autres dessins et des quantités de documents, la trame de « La vie dessinée » qui me semble représentative de la vie de femme et d’artiste de ma grand-mère, dont les crayons et les pinceaux accompagnèrent le regard et le sens critique. J’ai découvert avec émotion son univers, et ses relations avec ma mère et mon oncle, ses deux enfants, en furent un des points d’orgue. En fonction de toutes les thématiques, la construction de l’album s’est faite par chapitres, qui jalonnent et illustrent toutes les étapes, pas forcément chronologiques, de la vie de Paule.

La préface du livre "Paule la vie dessinée"
La préface de Jérôme Albert-Sorel pour le livre “Paule Orsini, La vie dessinée 1910 – 1969”

Éditions la Compagnie Littéraire : Votre propos commence par une question, vous écrivez à la première ligne de votre ouvrage : « Qu’est-ce qui fait que brusquement la nécessité nous pousse à transmettre ? » Pouvez-vous développer votre réflexion à ce sujet ?

Jérôme Albert-Sorel : Lors du décès de ma mère, j’ai dû, comme fils unique, passer par l’épreuve du tri ! Appartement, cave, tout était rempli à ras-bord… Mais j’ai tout examiné et trouvé, en plus d’objets de toutes sortes (elle était antiquaire), une correspondance familiale foisonnante – des centaines de lettres – et tous les dessins de Paule qui m’ont semblé d’emblée très originaux. Au fur et à mesure ils me sont apparus comme un ensemble cohérent et chronologique, témoins d’une vie que j’ai pu reconstituer. Lorsque j’ai constaté que s’y trouvait également une bande dessinée en assez bon état, plus de quatre-vingt ans après, complète et scénarisée, ma curiosité a dès lors été croissante. En la lisant et la relisant, je trouvais l’œuvre si belle et touchante que l’idée de la faire revivre et de la partager m’est apparue comme une nécessité.

Et, à la fin de l’épisode sanitaire que nous avons traversé, j’ai réussi à mettre en scène tout ce que contient aujourd’hui « La vie dessinée » et à le proposer à La Compagnie Littéraire, parce qu’il y a dans cet itinéraire de plume et d’événements quelque chose de vraiment original qui brille de l’éclat d’un talent pur.

Éditions la Compagnie Littéraire : Paule est née en France, en 1901. Le 5 août 1910, elle se retrouve sur un paquebot en partance pour Madagascar où son père est nommé administrateur en chef des colonies. On trouve là une trace de ses premiers croquis et observations sur les passagers ; un coup d’œil critique, un sens de l’humour et du détail caricatural apparaissent fortement malgré le jeune âge de l’auteur. On sent une observation à la loupe de la société de l’époque, observation qu’elle poursuivra avec des croquis sur « Ces messieurs des colonies », par exemple. Pouvez-vous nous en dire un peu plus : quels croquis ou peintures a‑t-elle fait pour décrire cette vie à Madagascar, quelque peu dorée pour certains entre les courses de chevaux et les menus du Grand Hôtel, mais pas seulement – il y a aussi des portraits de famille révélateurs d’une vie pour les femmes qui semblait déjà un peu étriquée à Paule.

Jérôme Albert-Sorel : Le quotidien devait certainement lui sembler fort étriqué, comme vous le suggérez, et son dérivatif de jeune femme, si tôt mariée, et d’épouse vite délaissée, a consisté à se distraire de la peinture de ces personnages et de leurs postures sociales.

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Avec mon regard admiratif quant à la justesse et l’acuité de ces croquis, je pense à Daumier… à Cabu. Mais je suis fan ! 

Éditions la Compagnie Littéraire : Vous avez également retrouvé des photographies de l’époque, « 1927, la belle demeure », « Tananarive et les pousse-pousse », quelques reproductions de la peinture d’un artiste malgache de l’époque, Rakoto. On plonge dans un monde particulier, témoignage de l’époque des années 1920 dans ce contexte lointain. Quels commentaires cela vous inspire-t-il ?

Jérôme Albert-Sorel : C’était certainement un monde protégé pour ceux qui y évoluaient autour du chef de famille. L’épouse et les enfants devaient profiter d’une existence plutôt confortable. À cette époque, Madagascar a traversé une période assez apaisée qui suivait des épisodes bien plus violents. Cela a duré plusieurs décennies avant la survenue de l’insurrection malgache de 1947. 

Éditions la Compagnie Littéraire : Jérôme Albert-Sorel, je voudrais revenir sur un portrait, un auto portrait de votre grand-mère en fait, daté de 1914. Elle n’a que 13 ans, elle y apparaît vêtue d’une robe bleu turquoise et elle porte un ruban dans ses cheveux. Ce portrait fait d’ailleurs la couverture intérieure de votre ouvrage. Il est superbe. Cet auto portrait a‑t-il une histoire particulière ? Comment s’est fait le choix de ce document pour votre livre ?

Jérôme Albert-Sorel : L’auto portrait de la couverture intérieure semble dire « mon arme, dans la vie, ce ne sera pas la parole, mais ce crayon qui sort de ma bouche, c’est comme ça ! »

Beaucoup plus apaisé, plus doux mais sérieux, le portrait de pied (page 8) semble contenir la promesse d’observer le monde avec grâce, humour et sans concessions.

Paule Orsini, photo

Ce qui est bluffant, c’est de constater ce qui en a résulté, dans toutes les déclinaisons de style possibles.

Éditions la Compagnie Littéraire : Paule se marie en 1918. Elle a 17 ans. Elle aura deux enfants, votre oncle Jack et votre mère Josie. Mais le mariage se soldera par un divorce en 1923. Elle écrit : « Je n’ai jamais dessiné Claude, le père de mes enfants. Ou si je l’ai fait, j’ai tout déchiré ! » C’est une femme de caractère qui tranche sur son époque. Que va-t-il se passer pour elle après son divorce ?

Jérôme Albert-Sorel : Paule était corse, et cela a dû compter ! Lorsque les tirets (-) sont utilisés dans l’ouvrage, ce sont les mots que j’ai imaginés pour elle ; les guillemets (« ») sont réservés à sa parole (ses écrits) recueillis dans les documents. Et j’ai tenté d’y retrouver la même tonalité.

Le premier divorce a été suivi d’un second, avec son beau-frère (!)

C’est alors qu’elle est rentrée en métropole avec ses deux enfants et s’est débrouillée pour être indépendante financièrement. Cette nécessité a certainement nui à la carrière artistique qu’elle aurait mérité de mener.

Elle a, alors, très bien pu se dire : — les hommes avec le mariage, je n’y tiens plus – et le « à moins que » n’a jamais eu lieu par la suite !

Éditions la Compagnie Littéraire : Ainsi, à son retour en France avec ses enfants en 1927, votre grand-mère assume seule une nouvelle vie. Elle continue parallèlement à dessiner et à écrire. C’est à ce moment-là que, pour distraire ses enfants, elle conçoit entièrement une histoire sous forme de bande dessinée : « Pomme et Paille ». Grâce à vos soins, nous avons publié ce livre à La Compagnie Littéraire en 2019. Cette histoire dynamique et rythmée décrit aussi bien le Paris de la fin des années 1920 qu’elle esquisse l’aspect futuriste d’un nouveau monde qui s’annonce avec le personnage « du robot ». Pouvez-vous nous raconter brièvement cette histoire et en souligner les moments forts ?  

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Jérôme Albert-Sorel : Cette bande dessinée, réalisée sur de grandes feuilles cartonnées et scénarisée par des transparents qui s’imbriquaient juste à côté des dessins, m’a d’emblée bluffé : perspectives, richesse du trait, rebondissements et inventivité dans l’évolution de l’histoire. Paule avait-elle simplement tenté de la faire publier ?

Dans Pomme (et Paille), dont le héros humain est le concentré des deux enfants de Paule, à la fois garçon et fille, c’est la confrontation à l’aventure, au monde extérieur. Paille, le robot, construit par le père de Pomme, génial inventeur fantasque, est un concentré d’intelligence artificielle et… d’humanité. Une problématique bien d’actualité !…

Les personnages, accompagnés par deux compagnons (l’un à poils, l’autre à plumes), s’exposent à des dangers, des défis (l’étonnant match de hockey sur glace très réaliste, peu de temps après les premiers Jeux Olympiques d’hiver à Chamonix en 1924). Et ils affrontent le très manipulateur « Léon Long » qui sera littéralement « retourné » (page 44).

Extrait BD Pomme et Paille
Un extrait d’une planche originale de “Pomme et Paille”.

J’aurais bien imaginé une suite, une série à succès…

Éditions la Compagnie Littéraire : Revenons à votre ouvrage d’aujourd’hui. Votre grand-mère y évoque ses deux enfants devenus adultes. Avez-vous connu votre oncle Jack ? Pouvez-vous nous en dire quelques mots ? Quant à votre mère Josie, il apparaît qu’elle se soit essayée à la littérature avec l’écriture de deux romans : « Le cœur vert » paru chez Juliard et « Les hommes en mie de pain » chez Calman-Lévy. Avez-vous eu connaissance de ces romans ? Que racontent-ils ?

Jérôme Albert-Sorel : J’ai bien connu mon oncle (!), un sacré personnage : peintre, fumeur, joueur (parieur) et auparavant sportif (il a couru sur 400 mètres en athlétisme au côté de celui qui allait devenir un reporter sportif connu, Raymond Marcillac, et qui fut champion de France en 1939). Ils formaient un couple complexe, passionnel et conflictuel avec son épouse d’origine argentine, « Rosita ». Les murs de l’appartement de mes parents, à Boulogne-Billancourt, voisins du leur, ont paraît-il beaucoup tremblé lors de leurs fortes disputes.

Josie, ma mère, a, pendant de longues années, exprimé par ses écrits une âme féminine sensible et en pleine émancipation. Ce, bien au-delà de ses deux romans parus, comme on peut en partie s’en rendre compte dans les trois poèmes qui sont dans l’album (pages 60 à 63).

Éditions la Compagnie Littéraire : Paule Orsini écrit, à propos des années 1930 : « Et nous avons rejoint la France, dans cette période bouillonnante de l’après-guerre. Ah, ces folles années ! 1930 et 1931 m’ont particulièrement inspirée ». Jérôme Albert-Sorel, vous avez recueilli des dessins et des notes écrites qui nous amènent jusqu’au Paris d’avant-guerre, avec les bords de la Marne, Nogent, le canotage, et l’évocation d’« Art et Action », ce laboratoire de théâtre avant-gardiste animé par Édouard Autant et Louise Lara de 1919 à 1939. Paule s’intéressait à la vie de son époque, à la culture et aux arts. A‑t-elle laissé quelques informations plus précises à ce sujet (je pense à un lien avec les croquis des pages 69 – 70 de votre ouvrage, évoquant « Art et Action » par le dessin d’une infirmière, au costume inattendu sous sa blouse blanche, une croix rouge dessinée sur son front) ?

Jérôme Albert-Sorel : Ces croquis particuliers, souvent baroques, sont révélateurs d’une vraie curiosité qu’a eue ma grand-mère. Je pense qu’elle a eu à cette époque, autour de ses trente ans, une vie sociale et sentimentale riche, qui a dû vibrer bien au-delà de ce que j’ai découvert dans ces dessins compilés dans un cahier bien à part.

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Un extrait de “Paule, la vie dessinée”.

Éditions la Compagnie Littéraire : Peu de choses sur la période de la deuxième guerre mondiale et des années 1950. « Les dessins de ma vie, c’est une succession de périodes très prolixes, et d’autres où les nécessités économiques passaient en premier. J’ai exercé de nombreux métiers… », écrira Paule. Elle parle des années 1960, particulièrement la fin, comme de ses « dernières braises », disant qu’elles ont coïncidé avec la première visite de la fusée américaine sur la lune, le 20 juillet 1969. Ce sont alors des dessins sur Paris et les personnages qui s’y promènent, Montmartre, des femmes enceintes en robes ultra courtes sur les Champs-Elysées… On imagine les changements de mentalités qui s’affichent en filigrane. Qu’en pensez-vous ? Et puis une évocation vous concernant : « Jeudi 31 juillet : départ de Jérôme, mon petit-fils, pour l’Angleterre par Orly. » Pouvez-vous nous rappeler les croquis qui y sont associés dans cet ouvrage… Les années 1970 pointent le bout de leur nez.

Jérôme Albert-Sorel : Paule a eu alors un regard plus détaché, quand elle était proche de ses soixante-dix ans. Mais toujours pétillante, observatrice et chroniqueuse des comportements et des apparences sociales.

Éditions la Compagnie Littéraire : Jérôme Albert-Sorel, encore un mot : le livre s’achève sur « Mon arbre au pré Catelan ». Il s’agit d’un très beau croquis d’une jeune femme couchée, de dos, au pied d’un arbre. De quand date ce dessin ? Il est accompagné d’un petit texte, comme un au revoir aux siens et au monde : « Aujourd’hui, il ne reste que la souche ». Quel sens mettez-vous dans cette dernière remarque ?

Jérôme Albert-Sorel : J’ai trouvé ce symbole très fort, à la fois sensuel et nostalgique. Je ne sais si la jeune femme étendue dormait vraiment face au hêtre pourpre, peut-être. C’était un bel endroit pour rêver, et une jolie conclusion, bien colorée, joyeuse également. L’époque est passée, le grand arbre a été coupé, attaqué par une maladie et l’âge. C’était il y a cinquante ans, déjà. C’est bien un adieu, à la fois coquin et romantique.

Éditions la Compagnie Littéraire : Merci d’avoir répondu à nos questions. Souhaitez-vous ajouter quelque chose ?

Jérôme Albert-Sorel : Avec cet ouvrage, j’ai voulu faire découvrir la personnalité et le parcours peu communs de ma grand-mère, de fait assez secrète et pudique. Elle a construit sa liberté grâce à son expression artistique, alors que les jeunes filles et les jeunes femmes avaient la place restreinte dictée par leur époque. Je regrette évidemment qu’elle n’ait pas eu la possibilité de mener la carrière pour laquelle elle était tellement prédisposée.

Enfin, je tiens à remercier chaleureusement mon éditrice, Madame Monika Kliava, avec qui nous avons, grâce à sa patience, sa bienveillance et son professionnalisme, donné du relief et des couleurs à ce parcours de vie dessinée.

Propos recueillis par Monique Rault

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