L’extrait du vendredi – 24 juin 2016 – Le vent les a ôtés

Aujourd’hui, au programme de l’extrait du vendredi, découvrez l’ouvrage de Marcel Séguier, Le vent les a ôtés et la rencontre de l’auteur avec Zubin Mehta. Anecdotes passionnantes et détonantes sont au rendez-vous !

Zubin Mehta est un chef d’orchestre indien, né à Bombay le 29 avril 1936. Formé à l’Académie de musique et d’arts du spectacle de Vienne, il mène ensuite une carrière internationale, dirigeant plusieurs orchestres, notamment l’Orchestre philharmonique d’Israël.

 

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Zubin Mehta

Zubin Mehta
Zubin Mehta

 

 

Seules les fées touchant de leur baguette l’oiseau captif de sa forme animale ont le pouvoir de lui rendre celle du jeune prince qu’un sort mauvais tenait par ses sortilèges. Seules les fées. Et seuls les chefs inspirés, qui savent tirer d’un orchestre docile des harmonies muettes jusqu’au geste libérateur dominant tous les autres ; celui d’un sorcier, du sourcier baguette en main.

Il avait ce soir-là prénom et nom Zubin Mehta. C’était au début des années quatre-vingt. Le grand chef indien dirigeait à Jérusalem où il venait d’être promu directeur à vie de la Philharmonie d’Israël. Au programme figurait une œuvre unique, la Symphonie fantastique de Berlioz. Un peu connu dans ce pays, j’avais, flatté, découvert un exemplaire de Su Casa, mon premier roman, sur un rayon de bibliothèque de l’Université de Beer-Sheva. J’avais par ailleurs donné quelques conférences, causeries et parlé à la radio nationale Kol Israël. De ce fait, probablement, je fus au maître présenté : Marcel Séguier, écrivain français, romancier, essayiste…

Il me tendit la main. Je me souviens d’un gaillard, jeune encore et paraissant tel, un bel homme. Il allait sur ses quarante-cinq ans.

L’entrevue se passa dans les coulisses de l’Opéra national, celui-là même, de fière allure, où cet entêté d’Otto Klemperer avait refusé de jouer. Parce que, disait-il – et dans sa bouche (d’autant que, m’a-t-on dit, il vociférait) c’était une exigence indiscutable et donc un ordre – il ne conduirait son orchestre qu’entre les murs de fortune coiffés de tôle où il avait dirigé au temps du mandat britannique. Désespoir de tout Israël informé !

De lourds sacrifices avaient été le prix de la construction – pour lui, pour lui seul ! En son honneur ! – du magnifique opéra que j’ai vu et où, j’y reviens, j’ai entendu la « Fantastique » enlevée de main de maître par Zubin Mehta. Quelle soirée !

Elle avait pourtant bien mal commencé. Le maître était d’une humeur exécrable. L’ai-je oublié ou ne l’ai-je clairement jamais su, la raison de sa colère m’échappe. Je ne lui fus que plus reconnaissant d’avoir bien voulu bavarder avec moi. Nous avons échangé des banalités à bâtons rompus que traduisait de lui à moi, de moi à lui, l’amie qui avait organisé notre rencontre. Puis – il s’était un peu détendu – nous avons parlé musique, celle qu’il aimait, celle que j’aimais, Berlioz pour qui j’étais venu. Les Troyens, L’Enfance du Christ, La Damnation de Faust qui toujours me bouleverse. La Symphonie fantastique. Tous deux étions, sommes, des passionnés. Des qui pleurent de rage et de bonheur. S’il n’avait pas été aussi pressé de rejoindre son orchestre…

Ce ne fut que partie remise. Cette année-là – une autre – on célébrait à Jérusalem comme partout dans le pays le trentième anniversaire de la création de L’État.

Nous sommes donc en 1978. C’est l’été à son début. Une belle nuit de juin cloutée d’étoiles. Un soir suivi brusquement de la nuit qui tombe quasiment avec le dernier rayon du soleil.

Une fraîcheur puis, carrément, un froid réel surprend le passant par les rues où se sont allumées les lumières des échoppes. On m’en avait prévenu. C’est pourquoi je passai un vêtement supplémentaire sur mes épaules, conseillé par l’amie qui m’accompagna au concert donné à l’occasion de la fête nationale. Nous marchions d’un bon pas de quartier en quartier, montant, descendant, remontant sans cesse.

Jérusalem est, elle aussi, une « ville aux sept collines » qui, aussi comme l’autre, portent chacune un nom.

Le jardin, que j’avais baptisé « de la cloche », atteint puis dépassé, don d’une communauté diasporique, nous avons traversé l’avenue King-David, pénétré dans le parc « Yémin Moché », littéralement « de la droite (le bras) de Moïse ». Là se dresse le moulin de Montefiore, philanthrope juif anglais des XVIIIe et XIXe siècles.

La nuit était totale. Seul le ciel, bleu intense, clouté d’étoiles, je l’ai dit. Tout fait symbole à Jérusalem ; le ciel, supposé peuplé, les astres messagers. Les pierres de la ville gardent la chaleur du jour comme si elles transpiraient la mémoire. La terre, d’un bel ocre, mille fois retournée, témoigne à sa manière, encombrée de regrets et de remords dont des tessons sont les vestiges. Un même tarissement de l’eau, de la parole les fait suivre de son silence.

Nous allions de ce pas à la rencontre d’un fleuve stérile, la vallée du Kedron. La lune accusait les reliefs de sa rive. Comme de la Géhenne le ravin, le sec s’y lit tel l’effet d’une punition. Des langues prophétiques ont lapé le torrent de jadis jusqu’à son extinction.

Une rumeur montait de ce bas-fond comme si l’antique torrent eût à notre approche repris. Rien n’y bougeait qu’à peine cependant. Une foule se pressait là, debout, comme l’arme au pied, une armée. Une estrade la dominait. Sur les planches rustiquement ajustées, sous les sunlights, des pupitres étaient disposés dans l’ordre qu’on observe pour un orchestre symphonique.

Un par un ou par groupes, les musiciens gravirent les trois marches qui donnaient accès à la scène, accueillis par des applaudissements nourris. Ne manquait que le chef.

Il parut, celui que quatre années plus tard je devais rencontrer au théâtre. Dominant physiquement la foule, de son estrade il lui adressa un bref salut, entouré de ses musiciens. Au nombre de ceux-ci il y avait des solistes prestigieux tels Jean-Pierre Rampal, Isaac Stern, d’autres encore, une cantatrice noire de renommée mondiale dont sur-le-champ le nom m’échappe.

Ne me revient pas davantage le programme exact des œuvres interprétées. Pourtant je les avais tant de fois entendues par ailleurs pour la plupart. Infidèle mémoire…

Le concert touchait à sa fin. Les musiciens avaient posé leurs instruments. Zubin Mehta observait le maintien – son corps, les traits de son visage – de la méditation. Réflexion ou recueillement précédent l’exécution d’un dernier morceau, on ne tarderait pas à le savoir.

Il leva haut sa baguette. La Hatikva, l’hymne national d’Israël, dont la traduction est « l’Espoir », fit entendre ses premières mesures qui tant évoquent la Moldau du Tchèque Smetana par la douceur qui s’en dégage ; aussi un ton de nostalgie, de tendre confidence. La foule écoutait en silence. N’était-ce qu’une apparence ? Une rumeur vint se mêler à la musique, importune, désagréable ainsi qu’un bavardage intempestif que je jugeais odieux. L’impression n’en dura qu’un instant. Je compris. La foule chantait !

Des voix s’accordaient en s’affermissant. Elles chantaient l’espoir, chacune dans sa langue ; célébraient en ce jour une espérance partagée. Je sais que s’y mêlait un fort sentiment de reconnaissance s’exprimant des siècles et des siècles après l’engagement de fidélité de leurs aïeux captifs « assis sur les rives des fleuves de Babylone. Si je t’oublie, Jérusalem… » Et que cette ville, autrement appelée Sion par ces derniers, pour cette fidélité transmise en héritage leur était redonnée.

Les voix enflaient entre les versants de l’étroite vallée.

Alors Zubin Mehta eut ce geste étonnant. Il tourna le dos à son orchestre et dirigea de sa baguette la foule dont le chœur grandit encore.

Le lendemain j’appris que nous étions dix mille.

L’ouvrage vous plait ? Vous pouvez vous le procurer ici … et découvrir les autres rencontres de Marcel Séguier.

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