L’extrait du vendredi – 8 avril 2016 – Une mort qui me va si bien

Autothanatographie

Aujourd’hui, au programme de L’extrait du vendredi, découvrez l’ouvrage de Jean-pierre Van den Abeele – Une mort qui me va si bien.

Divine espadrille

La dernière fois où j’échappai par miracle à la mort eut pour cadre les gorges del Sumidero au sud du Mexique. En compagnie d’une amie, j’avais projeté de visiter, en plus des sites mayas de la province du Chiapas, les quelques curiosités locales « à ne pas manquer », dont les fameuses gorges auxquelles le guide Michelin avait généreusement attribué trois étoiles.

La visite qui démarrait de la petite ville de Tulpico se faisait en barque à moteur, des barques confortables même si chacune d’entre elles chargeait plus de vingt passagers.

Nous voilà donc partis à la découverte de ces fameuses gorges qui serpentent sur plus de 30 kilomètres à travers le massif montagneux du Chiapas. Nous n’en visiterons qu’une petite partie car à dix kilomètres du point de départ, un barrage impressionnant nous barre la route. N’empêche, la visite est spectaculaire ; nous naviguons au milieu de falaises qui atteignent près de mille mètres de hauteur et à intervalles réguliers, d’imposantes cascades jaillissent de la paroi autant de rivières souterraines qui retrouvent le jour après leur long périple sous la montagne. De temps à autre, notre barque s’arrête pour aller admirer, flânant sur la berge, un groupe de crocodiles (la gorge en est infestée), et c’est une belle occasion de les observer de près, mais aussi de les nourrir, car la plupart des touristes qui nous accompagnent ont acheté à l’embarquement un sachet de « friandises » dont les crocos raffolent.

Après deux heures de cette captivante randonnée, nous retrouvons le plancher des vaches et nous nous mettons en quête d’un hôtel.

Après bien des recherches, nous en découvrons un où il reste une chambre suite à une annulation de dernière minute.

Nous sommes bien tombés ; la nourriture est excellente et le patron bougrement sympathique. Le repas terminé, il vient nous rejoindre pour nous offrir le verre de la maison et, dans la foulée, une conversation s’engage entre nous.

Au cours de cet entretien, nous reparlons des gorges et de la forte impression qu’elles nous ont laissée.

— C’est bien vrai, répond notre interlocuteur, qu’elles sont spectaculaires mais au-delà du barrage, elles le sont encore bien davantage !

— Ah ! répondis-je intéressé. Et cette partie des gorges se visite-t-elle ?

— Pas à ma connaissance, mais j’ai entendu dire que quelques pêcheurs de Bornito acceptent parfois d’emmener des touristes avec eux. Mais c’est à vérifier.

— Et comment pouvons-nous nous rendre à ce village qui, je suppose, doit se situer en bordure des gorges ?

— Exactement, mais l’accès n’est pas facile. Aussi, si vous tenez à y aller, je vous donnerai un plan qui vous permettra de l’atteindre sans trop de difficulté.

Nous parlâmes encore de choses et d’autres puis allâmes nous coucher.

Le lendemain matin, durant le petit déjeuner, nous reçûmes la visite d’Ernesto avec qui nous avions passé une partie de la soirée. Il nous apportait un plan clair et détaillé qui allait nous permettre d’arriver facilement à Bornito.

— Soyez prudents, ajouta-t-il en nous remettant le plan. La route est étroite et en mauvais état.

Nous avions heureusement loué un 4×4 et ce n’était pas les 15 kilomètres que nous avions à parcourir qui allaient nous faire renoncer à notre projet.

Après avoir salué notre hôte, nous prîmes la route en direction de Bornito que nous atteignîmes sans encombre après une demi-heure d’une route, certes dangereuse et en piteux état, mais d’une sauvage beauté.

Le village ne comportait qu’une dizaine de maisons, et je me demandais de quoi pouvaient bien vivre ses habitants. J’eus la réponse un peu plus tard lorsqu’après bien des palabres nous pûmes trouver quelqu’un qui accepta de nous faire visiter une partie des gorges à bord de son embarcation.

En fait d’activité, les habitants du coin ne vivaient pas de la pêche mais d’une mine de fluorite qu’ils continuaient d’exploiter malgré son faible rendement. Un camion passait une fois par semaine dans le village ramasser le minerai récolté.

Après avoir déboursé 500 pesos pour la balade, nous montâmes sur une barque qui avait dû voir passer quelques générations, tant le bois paraissait vermoulu et les planches du fond disjointes. Certes, l’embarcation était vieille et en mauvais état, mais elle ne prenait pas (encore) l’eau, ce qui pour nous était l’essentiel.

Comme nous l’avait annoncé le patron de l’hôtel, cette partie des gorges était bien plus spectaculaire que la première. C’était, en modèle réduit, le grand canon du Colorado que j’avais eu l’occasion de visiter quelques mois plus tôt.

Ce parcours sauvage et tourmenté à souhait avait néanmoins un inconvénient. Étant donné que les parois étaient beaucoup plus rapprochées que dans la partie touristique, l’air y circulait aussi beaucoup plus difficilement avec pour conséquence une chaleur véritablement insupportable.

Au départ, je n’avais nullement l’intention de me baigner et n’avais, d’ailleurs, emporté ni maillot ni serviette de bain. Mais inondé de sueur, je pris soudain le parti de me plonger quelques secondes dans la rivière pour me rafraîchir.

Dans ma tête, il ne s’agissait que de me tremper quelques secondes dans l’eau, puis de remonter aussitôt dans la barque. J’avais également totalement oublié que les gorges étaient infestées de crocodiles et ce, d’autant plus que, durant nos premières minutes de navigation, nous n’en avions aperçu aucun.

C’est donc sans appréhension que je me jetai dans le torrent dont le cours paisible en cet endroit m’invitait à la baignade. Mais à peine avais-je pénétré dans l’eau que je me sentis happé par le pied et entraîné vers le fond de la rivière.

Je tentai bien de me débattre et de remonter vers la surface en m’aidant de mon autre jambe restée libre, mais en vain.

Une force que je ne pouvais combattre continuait à m’attirer vers le fond. D’un coup, je réalisai que j’allais mourir bêtement de par la faute d’un crocodile qui avait croisé mon chemin et devait sûrement avoir très faim étant donné la force avec laquelle il m’entraînait vers son antre.

L’animal m’avait attrapé par le pied et donc aussi par l’espadrille que, par bonheur, je n’avais pas ôtée en me jetant à l’eau. Chance pour moi, je l’avais mal attachée ; chance plus grande encore, notre croco voulant mieux assurer sa prise, ouvrit un instant la gueule pour la refermer aussitôt sur mon espadrille qui, sur le choc, se détacha de mon pied. Une erreur qui me fut profitable, car je pus du même coup rejoindre la surface et me jeter dans la barque aidé par notre guide.

Je venais de l’échapper belle.

Le plus drôle dans cette histoire est que je retrouvai quelques secondes plus tard mon espadrille qui était remontée à la surface complètement déchiquetée.

J’avais devant les yeux le sort qui m’aurait été réservé, si elle était restée fixée à mon pied ou si notre crocodile n’avait pas commis la bêtise d’ouvrir une seconde fois sa gueule.

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