Dhuoda – Les femmes de lettres dans l’histoire de la femme

La tribune de Marie - Le blog livresque de la Compagnie Littéraire

Dans cette nouvelle rubrique proposée par La Compagnie Littéraire, nous allons nous attacher à vous faire découvrir ou redécouvrir les quelques femmes de lettres qui ont laissé une trace dans l’histoire de notre littérature et qui ont donc, d’une certaine manière, marqué aussi l’Histoire. Commençons par Dhuoda.

En effet, on ne peut se pencher sur les quelques personnalités féminines littéraires que l’on retient encore aujourd’hui sans nous intéresser à l’histoire de la femme au cours des siècles : l’évolution de sa condition féminine (sa place dans la société, son rôle dans un foyer, son statut de femme). Et c’est pourquoi nous étudierons aussi avec attention le contexte historique dans lequel ces femmes ont pris la parole.

De tout temps la différence hommes/femmes a été plus que manifeste. L’antiquité considérait l’infanticide comme normal. Le père de famille romain avait le droit de vie ou de mort sur ses enfants et en général, si l’on conservait volontiers les garçons, on éliminait facilement les filles… il était très fréquent de ne garder que la fille aînée. Ce n’est que vers l’an 390, que la loi civile retire au père de famille le droit de vie et de mort sur ses enfants. Et quelles que soient notre culture religieuse, nos convictions ou nos croyances en la matière, nous devons reconnaître au christianisme et à la diffusion de l’Évangile la disparition de la première et de la plus décisive des discriminations entre les sexes : le droit de vivre accordé aussi bien aux filles qu’aux garçons. Il n’est pas question ici de débattre de la notion d’égalité, mais juste de revenir sur l’histoire de la femme afin de comprendre pour quelles raisons celle-ci n’a jamais eu la même place que l’homme sur la scène publique.

Nous commençons cette fresque passionnante par une personnalité féminine médiévale captivante et complètement méconnue du grand public : Dhuoda, auteure du premier traité d’éducation. Dans les articles suivants nous examinerons la place de la femme dans cette vaste période qu’est le Moyen Âge en finissant par la mise en lumière d’une autre femme de lettres, la première ayant pu vivre de sa plume, Christine de Pizan. Remarquons au passage que ces deux femmes appartiennent bien sûr à l’aristocratie, non que les femmes du peuple soient démunies de pensées, d’aspirations, de rêves ou même d’instruction, mais si les premières avaient déjà si peu de chance que l’on parle d’elles ou de leurs travaux aujourd’hui, les secondes n’en avaient malheureusement aucune.

DHUODA

(v.800-après 843)

Dhuoda

          Pendant des années nous avons appris à l’école que le plus ancien traité d’éducation avait été écrit par Rabelais, suivi de près par Montaigne. Personne ne nous a jamais parlé de Dhuoda, et pour cause, elle n’a été connue pendant très longtemps que de rares spécialistes du haut Moyen Âge. Pourtant son Liber Manualis (Manuel pour mon fils), est le plus ancien traité d’éducation, et de beaucoup, puisqu’il fut composé au milieu du IXe siècle (très exactement entre le 30 novembre 841 et le 2 février 843). Aucune femme comme elle, cultivée et raffinée n’a écrit, à cette époque, un traité appartenant à un genre réservé jusqu’alors à des clercs. Son Manuel va bien au-delà d’un traité d’éducation car il est empreint de considérations politiques lucides et courageuses sur les puissants de son temps. Pas si surprenant que ce traité soit l’œuvre d’une femme…

Dhuoda appartenait à une noble famille, peut-être même à la famille impériale. Elle a 40 ans lorsqu’elle écrit et a donc peut-être connu Charlemagne dans son enfance. Elle écrit en latin qui reste la langue des gens cultivés. En ces temps troublés par les guerres, ce sont surtout les familles nobles qui assurent les risques et courent les dangers. La vie même de Dhuoda et celle de ses proches en témoignent : son époux Bernard de Septimanie sera mis à mort à Toulouse en 844. Son fils Guillaume sera lui aussi décapité cinq ans après son père. Au moment où elle écrit, elle ne peut savoir vers quelles tragédies s’acheminent son époux et son fils aîné alors âgé de seize ans. Elle est séparée de l’un comme de l’autre, car après la naissance de son second fils, Bernard, (qui par la suite rejoindra également son père), elle a dû s’installer à Uzès et cesser de suivre son mari dans ses déplacements incessants. Et d’après ses écrits, on sait qu’elle est intervenue, comme beaucoup de dames de son rang à l’époque, de façon active dans l’administration et la défense du fief en l’absence de son époux et de ses fils. On peut entendre à travers son texte que c’est en raison de sa mauvaise santé et aussi de dangers qu’elle ne précise pas qu’elle se trouve séparée de son époux et de ses enfants : « Tu n’ignores pas combien, du fait de mes infirmités continuelles et de certaines circonstances – à l’image de ce que dit l’Apôtre : « dangers de la part de ceux de ma race, dangers de la part des Gentils, etc. » – j’ai eu à souffrir en un corps fragile… ». Le Manuel de Dhuoda est donc un peu pour elle une manière de rejoindre son mari et ses fils.

Elle indique expressément que l’ouvrage a été entièrement composé par elle « du début à la fin, dans la forme comme dans le fond, dans la mélodie des poèmes et l’articulation au cours de la prose ». Des poèmes bien de leurs temps, chacun avec une énigme à découvrir. Elle est très friande des acrostiches et composera elle-même son épitaphe sous cette forme. Le ton qu’elle adopte n’a rien d’autoritaire ni de doctoral, le prologue de son ouvrage débute ainsi : « Bien des choses sont claires pour beaucoup, qui nous demeurent cachées, et si mes semblables à l’esprit obscurci manquent d’intelligence, le moins que je puisse dire, c’est que j’en manque plus encore… Pourtant je suis ta mère, mon fils Guillaume, et c’est à toi que s’adressent aujourd’hui les paroles de mon manuel ». Les conseils qu’elle donne sont tous formulés avec une tendresse pleine de respect : « Je te prie et te suggère humblement… », « je t’exhorte, mon fils… », « moi, ta mère, toute vile que je sois, selon la petitesse et les limites de mon entendement… ». Rien d’abusif ou de magistral dans son enseignement.

Le premier des principes qu’elle pose : aimer. « Aime Dieu, cherche Dieu, aime ton petit frère, aime ton père, aime les amis et les compagnons au milieu desquels tu vis à la cour royale ou impériale, aime les pauvres et les malheureux », enfin « aime tout le monde pour être aimé de tous, chéris-les pour en être chéri ; si tu les aimes tous, tous t’aimeront ; si tu aimes chacun, ils t’aimeront tous ». Elle appuie d’histoires et d’anecdotes significatives son enseignement et l’image qui vient illustrer le mieux ce précepte fondamental qui parcourt l’ouvrage est celle du troupeau de cerfs qui traverse un large fleuve « (…) et ainsi se remplaçant l’un l’autre à tour de rôle, l’affection fraternelle leur inspire à chacun successivement de compatir aux autres ».

Dhuoda recommande à son fils de prier et les références à La Bible dans son ouvrage sont nombreuses. On pourrait croire que dans son souci d’éducation dicté par une grande piété, elle multiplie les avertissements contre le péché, mais en réalité, ses conseils sont surtout positifs : « Lire et prier ». Elle n’a de paroles dures que pour les hypocrites : « Les gens qui apparemment réussissent dans le monde et sont riches de biens, et qui pourtant, par une obscure malice, ne cessent d’envier et de déchirer les autres autant qu’ils le peuvent, et cela en feignant l’honnêteté (…) Ceux-là je t’invite à les surveiller, les fuir, les éviter ». Et elle consacrera une dizaine de pages à propos des mauvais penchants qu’il faut combattre : l’arrogance, la luxure, « cette peste qu’est la rancune », la colère…

Mère aimante, Dhuoda apparaît comme une femme remarquablement instruite, son ouvrage est littéralement nourri de la Bible et des Pères de l’Église dont les citations viennent traduire sa pensée intime, ses états d’âme, ses joies, ses inquiétudes, mais elle fait référence aussi aux ouvrages considérés comme « les grands classiques ». Ses intérêts sont multiples et elle ne fait pas l’effet d’une femme confinée dans ses livres d’oraison. C’est aussi une femme active, observatrice et curieuse de son temps.

Vers les dernières pages de son Manuel, Dhuoda se fait plus grave. Elle semble pressentir une fin prochaine : son ouvrage prend l’allure d’un testament spirituel. Et si son fils Guillaume a une fin tragique à 24 ans à peine, son fils Bernard sera père d’un autre Guillaume à qui les conseils de ce Manuel profiteront ; il sera appelé Guillaume le Pieux, et fondera en 910, l’abbaye de Cluny, celle qui marquera en Occident le début de la réforme religieuse. Qui aurait pensé que tout cela était dû à une influence féminine ?

 

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